« La nourriture est un droit, pas une marchandise »

13/07/2026 |

Capire

Une jeune leader de l'Union nationale des agriculteurs et agricultrices du Canada revient sur les systèmes commerciaux et de l'OMC, la souveraineté alimentaire et le leadership des femmes paysannes

Le système alimentaire mondial actuel n’est pas en faillite : il fonctionne exactement comme le veut le capitalisme. Ce système a transformé la terre, l’eau, les semences, le travail et la nourriture en marchandises axées sur le profit. Partout dans le monde, les communautés sont confrontées à l’accaparement des terres, à l’endettement, aux déplacements forcés, à l’exploitation du travail et à l’extraction prédatrice des ressources par les sociétés transnationales. Les petites agricultrices et petits agriculteurs, les paysannes et les paysans, les pêcheuses et les pêcheurs, les peuples autochtones, les éleveuses et éleveurs ainsi que les travailleuses rurales et les travailleurs ruraux subissent une pression constante, pris en étau entre la hausse des coûts de production et la baisse des revenus, tandis que les grandes entreprises d’agrobusiness concentrent leur pouvoir à toutes les étapes du circuit alimentaire. Des institutions internationales telles que le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) jouent un rôle central dans ce processus, poussant les populations rurales et la nature elle-même jusqu’à leurs limites. À travers les programmes d’ajustement structurel, la libéralisation du commerce, la privatisation et la déréglementation, ces institutions ont soumis les systèmes alimentaires aux exigences du capital mondial. Dans leurs accords et négociations, elles ont fait du profit, et non de l’alimentation des peuples, le principal directeur.

En mars 2026, La Via Campesina (LVC) s’est réunie à Yaoundé, au Cameroun, pour exprimer son opposition à la 14e Conférence ministérielle de l’OMC. Des représentantes et représentants d’Afrique, des Amériques et des Caraïbes, d’Europe, d’Asie et du monde arabe ont participé à une semaine de débats qui ont abouti à la Déclaration de Yaoundé : un appel au démantèlement du système commercial mondial actuel et à la construction d’un nouveau cadre pour le commerce international, fondé sur la souveraineté alimentaire, les droits humains et la solidarité internationale. Le mouvement a toujours refusé de légitimer les conférences ministérielles de l’OMC par sa participation, considérant que cette institution n’a aucune légitimité pour gouverner l’agriculture et les systèmes alimentaires.

Aucune réforme ne pourra transformer l’OMC en une institution au service des peuples. Le moment est venu de construire un nouveau système qui place au premier plan la dignité, la souveraineté et le bien-être de tous les peuples 

Adama Bundu, membre et coordinatrice des jeunes de l’Union nationale des agriculteurs et agricultrices du Canada [National Farmers Union – NFU], organisation qui intègre Via Campesina, a participé à cette rencontre à Yaoundé. Dans cet entretien, elle revient sur les alternatives que construit le mouvement paysan, sur la portée politique de la Déclaration de Yaoundé et explique pourquoi le leadership des femmes au sein des mouvements est essentiel pour approfondir la compréhension de l’organisation des peuples dans la construction d’un monde nouveau.

Nous considérons l’OMC comme un rouage du capitalisme. Outre le refus de dialoguer avec ces institutions, quelles alternatives les mouvements paysans et les organisations populaires sont-ils en train de construire ? Comment Via Campesina met-elle en pratique et comment construit-elle des systèmes commerciaux et alimentaires qui dépassent ces mécanismes capitalistes et s’y opposent ?

Le principe fondamental est que la nourriture est un droit, pas une marchandise. L’OMC considère les aliments, la terre, les semences, l’eau et même la biodiversité comme des produits de base pouvant être achetés, vendus et faire l’objet de spéculation. La souveraineté alimentaire rejette cette logique. Elle affirme que les peuples ont le droit de définir leurs propres systèmes alimentaires et que celles et ceux qui produisent et consomment des aliments doivent exercer un contrôle démocratique sur leur production, leur distribution et leur commercialisation. Cela inclut la récente tentative, dans le cadre de l’OMC, de transformer l’eau en une marchandise, allant même jusqu’à promouvoir la privatisation de l’accès des pêcheuses et des pêcheurs aux eaux de leurs propres régions.

Partout dans le monde, les mouvements paysans ont construit des alternatives basées sur le contrôle collectif, la participation démocratique et la relation bienveillante que les peuples autochtones entretiennent avec leurs territoires. Parmi ces initiatives figurent les programmes publics de stockage et de réserves alimentaires, qui garantissent des prix minimaux de subsistance pour les petites productrices et les petits producteurs ; la défense de l’interdiction de la vente de produits agricoles en dessous de leur coût de production ; des restrictions aux subventions à l’exportation ainsi qu’aux subventions agricoles accordées aux grandes entreprises ; la lutte contre la spéculation sur les commodities alimentaires [produits du commerce international] ; et la protection contre l’accaparement des terres et la privatisation de l’eau. Elles comprennent des initiatives en faveur de la souveraineté semencière, des coopératives, de la réforme agraire et des systèmes alimentaires locaux et régionaux qui privilégient les besoins des communautés plutôt que la production orientée vers l’exportation.

Au cœur de ces initiatives se trouve la remise en cause du modèle néolibéral, qui considère les aliments comme une marchandise et l’agriculture comme un espace d’accumulation de capital plutôt que reproduction de la vie. En revanche, les mouvements reconnaissent l’alimentation comme un droit humain et placent les agricultrices et agriculteurs, les travailleuses rurales et les travailleurs ruraux, les peuples autochtones, les pêcheuses et les pêcheurs ainsi que les communautés rurales au centre de la gouvernance démocratique des systèmes alimentaires. Au Canada, l’un des exemples les plus significatifs de cette alternative est le système de gestion de l’offre [supply management], conquis après des décennies d’organisation paysanne et de lutte collective pour renforcer le contrôle local et régional des filières d’approvisionnement. Ce système a été mis en place pour protéger les productrices et producteurs contre la volatilité des marchés mondiaux de commodities et pour renforcer le contrôle local et régional de la production agricole. Malgré ses limites, il démontre qu’une agriculture durable ne devrait pas être gouvernée exclusivement par les intérêts des grandes entreprises ni par les forces du marché international.

Grâce à une régulation collective, ce système a contribué à stabiliser les revenus et les moyens de subsistance des agricultrices et des agriculteurs, à renforcer la sécurité alimentaire nationale et à préserver les capacités régionales de production agricole. La relocalisation des chaînes d’approvisionnement est essentielle pour faire face à la concentration des entreprises et au contrôle exercé par les multinationales tout en maintenant les richesses, les emplois et le pouvoir décisionnel au sein des communautés. Cela signifie également défendre les terres agricoles, protéger les bassins versants et empêcher la privatisation des ressources essentielles. L’eau, tout comme la nourriture, est un bien commun et ne devrait jamais être traitée comme une marchandise. Alors que les intérêts des entreprises cherchent à contrôler toujours davantage les ressources en eau et les données agricoles, la lutte pour la souveraineté alimentaire doit également être une lutte pour le contrôle démocratique des systèmes écologiques qui rendent la vie possible.

La protection de la biodiversité est fondamentale. Mon parcours est lié à l’agroécologie et à l’agriculture régénérative, qui envisagent la production comme une relation avec la nature, et non contre elle. Dans un système agroforestier mis en place sur une ferme, c’est l’ensemble des écosystèmes qui doit fonctionner pour que la production soit durable. Cette approche renverse la logique du modèle industriel, qui traite la nature comme un intrant à exploiter et à optimiser au service du profit à court terme. Il ne s’agit pas d’un modèle agricole conventionnel, mais d’un paradigme orienté vers le bien commun.

La proposition de La Via Campesina étaye ces revendications sur des instruments internationaux relatifs aux droits humains et aux droits des peuples autochtones, tels que la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA) et la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP). Elle défend le transfert des négociations sur l’agriculture vers des espaces multilatéraux inclusifs tels que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et le Comité des Nations Unies sur la sécurité alimentaire mondiale (CSA). La question centrale est la suivante : qui décide ? Ni les intérêts des entreprises, les institutions financières, les fonds d’investissements, les multinationales de l’agrobusiness ni les négociateurs commerciaux dont la principale préoccupation est la rentabilité et l’accès au marché ne devraient pas décider. Ils ne parlent au nom de personne du mouvement paysan, qu’il s’agisse des travailleuses rurales et travailleurs ruraux, des peuples autochtones, des pêcheuses et pêcheurs, des éleveuses et des éleveurs ou des communautés rurales. Démocrater les systèmes alimentaires n’est pas une simple question de procédure : c’est une question profondément politique.

La récente rencontre organisée au Cameroun a réuni des organisations du monde entier, qui ont lancé la Déclaration de Yaoundé. Celle-ci propose un nouveau cadre pour le commerce international fondé sur la souveraineté alimentaire, les droits humains et la solidarité internationale, en s’appuyant sur l’UNDROP et l’UNDRIP. Quelle est l’importance de cette déclaration ? Et qu’apportent les femmes paysannes à cette vision ?

La Déclaration de Yaoundé marque la reprise d’un projet historique. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est une prise de conscience de la violence du néolibéralisme. De plus en plus de personnes comprennent qu’il ne s’agissait pas d’une expérience ratée, mais d’un mécanisme conçu pour remplacer les projets décoloniaux qui cherchaient à construire la souveraineté économique à travers la réforme agraire, l’autodétermination des peuples autochtones, les investissements publics et le renforcement de l’agriculture nationale entre les années 1940 et 1980. Lorsque ces projets étaient plus vivants, les puissances impérialistes ont réagi en imposant la libéralisation néolibérale des marchés. Même lorsque les pays accédaient formellement à l’indépendance, l’objectif restait de maintenir un contrôle colonial sur leurs économies et d’empêcher que la souveraineté alimentaire ne devienne une souveraineté sur la terre, puis une véritable souveraineté des peuples.

L’OMC est née de ce contexte politique. Elle est issue des programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale, ainsi que l’institutionnalisation de l’hégémonie du marché. Depuis lors, nous avons assisté à la concentration des richesses, l’affaiblissement des institutions publiques, l’aggravation de l’insécurité alimentaire, à la destruction écologique et au renforcement du pouvoir des multinationales. C’est pourquoi cette déclaration est si urgente : parce que personne n’est plus disposé à accepter que le néolibéralisme ait pu constituer, à un quelconque moment, une réponse. On revient vers les mouvements qui existaient avant lui, renouent avec les savoirs et l’héritage de celles et ceux qui mènent cette lutte depuis des décennies. Cette transmission entre générations est fondamentale.

Elle représente également, de manière très spécifique, un réappropriation révolutionnaire du féminisme. C’est le capitalisme qui institutionnalise l’oppression et la violence de genre, exploitant à la fois le travail productif et reproductif, tout en refusant aux femmes l’accès à la terre, au crédit et au pouvoir de décision. C’est le capitalisme qui relègue les femmes dans l’économie informelle et dans les secteurs les plus précaires et les plus risqués de l’agriculture. La justice de genre doit être anticapitaliste, précisément parce que l’analyse matérielle montre que les femmes et les personnes de diversité de genre sont les plus vulnérabilisées par le système économique mondial.

Les femmes paysannes et les personnes de la diversité de genre sont souvent celles qui connaissent le mieux les circuits alimentaires locaux et les systèmes de commercialisation. Ce sont elles qui vendent sur les marchés, cultivent la terre, préservent les semences et font vivre les communautés. Elles portent non seulement leur propre capacité d’action politique, mais aussi la capacité politique collective de la communauté et des projets décoloniaux. Ce qu’il y a eu de plus beau au Cameroun, c’est de voir que cela prend corps. Les femmes n’étaient pas reléguées aux marges de la rencontre. Elles étaient en première ligne, à la tête de mouvements agricoles dans différentes parties du monde. C’est le fruit de la construction d’un mouvement qui met au centre précisément les personnes les plus touchées par le système qu’il combat. C’est le fruit d’un travail politique conscient mené par La Via Campesina : nous construisons un mouvement véritablement durable et pérenne.

À quoi ressemblerait un système commercial véritablement basé sur la souveraineté alimentaire, les droits humains, la terre, les semences, l’eau et le care aux communautés selon le point de vue des femmes paysannes et des jeunes ?

Ce serait un système qui représenterait les intérêts des paysannes et des paysans, des peuples autochtones, des femmes, des personnes de diversité de genre, des jeunes ainsi que des travailleuses et travailleurs sans terre. Personne ne devrait se voir refuser l’accès à la terre. Nous devons défendre le principe selon lequel chaque personne a le droit de rester sur son territoire et de produire de la nourriture dans la dignité.

Son fondement reposerait sur des relations commerciales destinées à renforcer la souveraineté des peuples et des nations, et quand je parle de nations, je me réfère aux nations autochtones et à leur droit à l’autodétermination, non aux cadres hérités des États coloniaux. De nombreux États ont été construits sur des génocides, le vol de terres et la dépossession des peuples autochtones. Il n’est pas possible de parler de souveraineté alimentaire sans reconnaître cette réalité. Les droits humains et les droits des peuples autochtones doivent être au cœur des relations commerciales, non pas comme un complément, mais comme leur principe directeur. Les mécanismes commerciaux ne peuvent pas être transformés en instruments de concurrence prédatrice et d’extraction ; ils doivent être au service d’objectifs éthiques et décoloniaux.

Un tel système protégerait également les marchés intérieurs. Il ne s’agirait pas d’un système mondial libéralisé et concentré, mais d’un système dans lequel chaque marché disposerait de l’espace nécessaire pour prospérer et dans lequel le commerce n’aurait lieu que lorsqu’il servirait les intérêts des peuples, sur la base d’échanges équitables. Les marchés des petits États insulaires vulnérables, des communautés de l’Arctique et de l’ensemble des pays du Sud global seraient renforcés, au lieu d’être submergés par des importations bon marché qui détruisent la production locale.

Fondé sur la solidarité internationale, le commerce deviendrait un instrument de bénéfice mutuel, dont les principes fondamentaux seraient l’égalité dans la prise de décision, une prospérité partagée et le respect des limites de la planète. Nous savons que la terre et les sols ne peuvent pas être exploités indéfiniment. Les peuples autochtones sont ceux qui le comprennent le mieux. Aujourd’hui, ils sont les gardiens de la plus grande partie de la biodiversité qui subsiste encore et les mieux placés pour conduire sa restauration.

Ce serait un système dans lequel les personnes pourraient rester sur leurs territoires sans subir la dépossession, sans être chassés par des inondations, des sécheresses ou des vagues de chaleur provoquées par des industries extractivistes qui n’assument aucune responsabilité pour les dommages qu’elles causent. Il serait également basé sur des systèmes alimentaires régionaux et des pratiques agroécologiques, plutôt que sur des chaînes d’approvisionnement mondiales contrôlées par de grandes entreprises. Un système qui protège les petites productrices et les petits producteurs, les agricultrices et agriculteurs, les gardiennes et gardiens qui protègent la terre, les pêcheuses et pêcheurs, les éleveuses et éleveurs ainsi que les travailleuses rurales et travailleurs ruraux, et non l’agrobusiness. Une gouvernance du commerce qui place au centre les communautés historiquement colonisées et marginalisées, où les femmes, les personnes de la diversité de genre et les jeunes ne sont pas mis à l’écart des processus décisionnels. Les peuples ont le droit de décider de l’usage de leurs terres, non pas les dirigeants de l’agrobusiness installés dans des bureaux, qui n’auront jamais à assumer les conséquences de leurs décisions. C’est bien de cela qu’il s’agit.

Entretien réalisé par Bianca Pessoa
Traduit du portugais par Claire Laribe

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