Ingénierie de la peur au Koweït : « le gouvernement a transformé la nationalité en un instrument de répression politique et sociale »

06/07/2026 |

Capire

Une militante de la Marche Mondiale des Femmes s'exprime sur l'oppression et les politiques de retrait de la nationalité au Koweït

Le Koweït connaît une escalade silencieuse mais dévastatrice des politiques de retrait de la nationalité, qui exacerbent les conflits contre les populations traditionnelles et les peuples migrants de la région. Les personnes qui vivent dans le pays depuis des années ou les descendants nationalisés depuis des générations souffrent de la peur constante de voir leur nationalité révoquée. La perte de nationalité entraîne le manque d’accès à divers droits, tels que l’éducation, la santé, le logement et le travail. Ces personnes n’ont toujours aucune possibilité réelle de contester cette décision devant les tribunaux.

La Marche Mondiale des Femmes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (MMF-MENA) a dénoncé cette situation dans une déclaration de solidarité, avertissant que la nationalité est en train de se transformer en une arme de contrôle politique et de punition collective. Elles dénoncent que les femmes portent le poids le plus lourd de cette ingénierie de la peur, piégées dans des lois déjà nées inégales entre hommes et femmes.

Pour comprendre le contexte actuel et comment les femmes de la région s’organisent dans ce scénario, nous avons discuté avec une membre de la Marche Mondiale des Femmes, qui préfère ne pas s’identifier pour des raisons de sécurité.

Dans la conversation suivante, la personne interviewée explique comment le retrait de la nationalité est lié à un recul plus large des libertés démocratiques au Koweït. L’utilisation du droit comme instrument de contrôle étatique et l’usage de la force militaire pour la domination régionale s’inscrivent dans la même logique d’exclusion. Elle discute également de l’inégalité juridique entre les hommes et les femmes, qui se traduit par des privations concrètes pour les enfants et les familles. Même dans un contexte de silence forcé, des formes de résistance persistent.

Qu’est-ce qui a changé ces dernières années dans la politique de nationalité du Koweït, et comment les personnes les plus touchées, en particulier les femmes, vivent-elles ce que la déclaration appelle « l’ingénierie de la peur » ?


 Nous en sommes arrivé.e.s là parce que le gouvernement a transformé la nationalité – un droit qui, en principe, devrait assurer protection et stabilité – en un instrument de répression politique et sociale. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est pas seulement une révision juridique des processus passés, mais une utilisation croissante et délibérée du pouvoir de l’État sur la nationalité, soumettant des centaines de milliers de personnes à une condition de menace permanente.

Une telle politique ne peut être analysée séparément du mouvement plus large de recul politique et d’autoritarisme que le Koweït a connu ces dernières années. Le pays est témoin d’une réduction progressive de la liberté d’expression et de l’activité politique, ainsi que d’un déclin systématique des espaces démocratiques et des formes de participation populaire. Plusieurs institutions électorales et organisationnelles – élections étudiantes, syndicales et coopératives – ont été suspendues ou affaiblies et, plus grave encore, des dispositions constitutionnelles ont été suspendues et l’activité parlementaire a été paralysée. C’est dans ce cadre de concentration du pouvoir et d’érosion des instruments de contrôle et accountability que cette nationalité est convertie en un outil de coercition politique.

La transformation la plus profonde de ces dernières années réside dans le fait que la déchéance de nationalité a cessé d’être une exception pour s’affirmer comme une politique de large portée sociale. Lorsque l’État peut, de manière discrétionnaire, retirer la nationalité à des individus et à des familles après des décennies de reconnaissance, le message qui en découle est sans équivoque : l’appartenance nationale est provisoire, conditionnelle et révocable.

C’est précisément ce mécanisme que la notion d’« ingénierie de la peur » cherche à saisir. La question ne se limite pas à ceux et celles qui ont déjà vu leur nationalité supprimée, mais à l’effet paralysant que de telles pratiques ont sur la société dans son ensemble. Lorsque le droit à la citoyenneté s’avère instable et que le statut juridique est menacé de façon permanente, la peur se transforme en dispositif de contrôle. Les gens commencent à s’exprimer avec prudence, à éviter les réclamations et à s’abstenir de contester les politiques actuelles, car ils savent que l’un des droits les plus élémentaires peut leur être retiré à tout moment.

Les femmes et les familles sont les plus touchées par cette politique. La menace ne tombe pas seulement sur l’individu, mais s’étend à l’ensemble de la cellule familiale. Les femmes supportent une part disproportionnée des coûts psychologiques et sociaux générés par cette situation, en particulier dans un contexte où la législation sur la nationalité est déjà née marquée par l’inégalité entre les sexes, reléguant de nombreuses femmes et leurs enfants dans une position d’extrême vulnérabilité.

Pour toutes ces raisons, le phénomène en cours ne peut être réduit à une question administrative ou simplement juridique. Il s’agit, en substance, de l’instrumentalisation de la nationalité en tant que mécanisme de répression – un engrenage qui engendre la peur, génère l’instabilité et maintient de larges pans de la société en otage d’une anxiété permanente et de la menace constante d’une perte de sécurité humaine et sociale.
 
 
 La déclaration souligne que les décisions de déchéance de nationalité sont exclues d’un contrôle juridictionnel effectif et sont classées comme des actes de souveraineté non soumis à un contrôle juridictionnel complet. Cela signifie que des familles entières peuvent perdre l’accès à l’emploi, à l’éducation, à la santé, au logement et aux comptes bancaires, sans réelle possibilité de recours juridique. Quels sont les cas les plus emblématiques qui illustrent cette situation aujourd’hui ?
 

 
Ce qui exprime le mieux la gravité de cette réalité, c’est que des milliers de personnes touchées par la déchéance de nationalité sont effectivement privées du droit de se défendre devant la justice. L’État ne se limite pas à statuer en cassation ; il qualifie de telles décisions d’actes de souveraineté, ce qui signifie que les personnes concernées n’obtiennent pas un contrôle juridictionnel complet de la décision.

Il s’agit d’une question particulièrement grave car bon nombre des situations désormais ciblées n’impliquent pas de falsification récente ou d’obtention irrégulière de la nationalité. Nous avons affaire à des personnes qui ont acquis la nationalité il y a des décennies, conformément aux lois et procédures alors en vigueur. Elles ont vécu comme des citoyennes, ont fait des études, ont travaillé, se sont mariées, ont fondé une famille et, soudain, se sont retrouvées dépouillées de leur nationalité, sans qu’on leur ait donné la possibilité de se défendre efficacement devant un pouvoir judiciaire indépendant.

Le nœud du problème est que l’État ne veut pas que ses relations avec les citoyens soient régies par des droits et garanties juridiques, mais entend préserver la prérogative de décision finale sans contrôle effectif. C’est ainsi que la nationalité devient un instrument d’action, planant au-dessus des personnes, tandis que les personnes touchées sont privées du principal moyen de protection, qui est l’accès à la justice.

Pour cette raison, la question ne se limite pas à ceux et celles dont la nationalité a été révoquée, mais renvoie à un principe plus large, à savoir celui de savoir si les actions de l’État, lorsqu’il délibère sur les droits fondamentaux, sont soumises à la loi et au contrôle judiciaire, ou restent à l’abri de toute forme d’accountability ? Pour nous, c’est le véritable défi que le cas de la déchéance de nationalité met en évidence.

Les lois sur la nationalité au Koweït ont un caractère structurellement patriarcal : les femmes n’ont pas le même droit que les hommes de transmettre leur nationalité à leurs enfants, ce qui rend le statut juridique des enfants dépendant de la figure masculine. Comment cette inégalité juridique particulière affecte-t-elle la vie quotidienne des femmes koweïtiennes et de leurs enfants ? Et comment cette législation patriarcale sur la nationalité est-elle liée à d’autres formes de contrôle et de dépendance auxquelles les femmes sont confrontées dans la région ?

Cette discrimination affecte directement les femmes et leurs enfants, car l’État conditionne la plupart des droits fondamentaux à la citoyenneté. L’éducation, la santé, l’emploi et la sécurité sociale ne sont pas les seuls droits liés à la nationalité ; ils incluent également le droit à la propriété immobilière, la constitution de sociétés et d’entités commerciales et l’accès à de nombreux avantages et opportunités économiques réservés aux citoyens.

En étant privées du droit de transmettre la nationalité à leurs enfants, les femmes koweïtiennes sont effectivement empêchées d’obtenir ces droits pour elles. Un Koweïtien peut transmettre à ses enfants les pleins droits de citoyenneté ; une Koweïtienne, bien que citoyenne dans l’égalité formelle, n’a pas les mêmes prérogatives.

Les effets pervers d’une telle discrimination sont devenus particulièrement évidents ces dernières années, avec le recul des droits précédemment accordés aux enfants des femmes Koweïtiennes. Par exemple, la récente révocation de la gratuité de l’accès à l’enseignement universitaire pour cette population constitue une mesure régressive qui expose la précarité de leur statut juridique. Au lieu d’élargir les droits et d’aller vers l’égalité, leur restriction a été encouragée, subordonnant l’avenir de milliers d’étudiants à leur capacité financière, au détriment de la protection que l’État devrait garantir.

Ainsi, l’impact de cette norme ne se limite pas à la situation juridique des enfants, mais imprègne l’ensemble de leur trajectoire éducative, économique et sociale. De plus, elle constitue une forme de discrimination à l’égard des femmes, dans la mesure où elle présuppose que les hommes sont les seuls sujets habilités à transmettre la pleine appartenance et les pleins droits.

D’un point de vue féministe, la question ne se réduit pas à l’acquisition de la nationalité, mais à l’égalité réelle elle-même. On ne peut pas parler de citoyenneté équitable tant que les femmes koweïtiennes ne peuvent pas garantir à leurs enfants les mêmes droits que ceux dont bénéficient les enfants des hommes koweïtiens
 
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Le Koweït est situé dans une région marquée par des décennies de guerres, d’occupations, de sanctions et d’interventions militaires — de l’Irak au Yémen, de la Palestine au Liban — et la militarisation de l’économie régionale continue de progresser. Comment les femmes de la région vivent-elles ce chevauchement entre la violence des politiques domestiques et les impacts de la militarisation et des guerres dans la région ?


 Nous ne considérons pas les politiques de déchéance de nationalité, de guerres et de militarisation comme des phénomènes dissociés ; au contraire, nous les comprenons comme des expressions d’une même structure politique et économique basée sur l’exclusion et l’inégalité. Les guerres, les occupations et les processus de militarisation ne surgissent pas de nulle part ; elles servent des intérêts politiques et économiques spécifiques, tandis que, sur le plan interne, des lois ainsi que des procédures administratives et de sécurité sont mises en œuvre pour gérer les populations et contrôler les droits et les ressources.

Au Koweït, cela est attesté par l’utilisation de la nationalité comme critère pour définir qui jouit de tous les droits et qui peut en être privé. La nationalité n’est pas un simple document juridique, mais la porte d’entrée vers l’éducation, la santé, le logement, le travail et les droits économiques et politiques. Lorsqu’il devient un instrument d’exclusion ou de menace, il devient un mécanisme de contrôle sur la vie et l’avenir des gens.

Dans les deux scénarios, les populations ordinaires en supportent le coût et les femmes le coût le plus élevé. Elles subissent les effets des déplacements forcés, de la pauvreté, de la désintégration des familles et de la détérioration des services publics, en plus du fardeau des soins, du travail non rémunéré et de la gestion des crises générées à la fois par les conflits armés et les politiques répressives.

De telles politiques sont également enchevêtrées dans le système patriarcal, qui confère une autorité étendue aux hommes dans la sphère familiale et sociale et rend les femmes plus vulnérables à la précarité économique et sociale. Ce n’est donc pas un hasard si la discrimination à l’égard des femmes est présente à la fois dans les lois sur la nationalité et dans les effets des guerres et de la militarisation sur leur vie.

Nous comprenons que l’utilisation de la loi pour priver des groupes de leurs droits au sein de l’État et l’utilisation de la force militaire pour imposer l’hégémonie sur les peuples de la région expriment la même logique : la concentration du pouvoir, des richesses et des ressources entre les mains de quelques-uns, et le maintien d’autres groupes dans une situation de subordination et de vulnérabilité.

Pour cette raison, la lutte pour l’égalité des nationalités, pour les droits des femmes, pour la justice sociale et pour la fin des guerres, des occupations et de la militarisation est une lutte unique contre les systèmes fondés sur l’hégémonie, l’exclusion et l’inégalité.
 
 Comment les femmes au Koweït et dans la région s’organisent-elles ? Quels sont les espaces dans lesquels cette résistance a lieu ?

Il est difficile d’aborder la résistance à cet égard sans considérer le contexte politique plus large du Koweït. Le problème n’est pas seulement que les gens ont peur ; il y a des raisons concrètes qui justifient cette peur. Ces dernières années, le Koweït a connu des poursuites, des arrestations et des condamnations liées à l’expression d’opinions et à l’activité politique, y compris des poursuites pour des motifs de sécurité nationale. Beaucoup savent que la contestation publique peut avoir des coûts réels.

Ce scénario a conduit de nombreuses personnes touchées par les politiques d’abrogation – et même leurs partisans – à éviter l’exposition médiatique ou la manifestation publique de leurs positions, que ce soit sur les canaux officiels ou sur les réseaux sociaux. Lorsque la critique peut entraîner la persécution ou l’emprisonnement, le silence devient, pour beaucoup, une stratégie de protection.

Cela ne signifie pas pour autant que la résistance est absente. Les droits humains, les efforts féministes et de solidarité persistent pour défendre les personnes touchées, documenter les violations et dénoncer la discrimination. Mais de telles initiatives opèrent dans un espace restreint et font face à des risques effectifs, ce qui fait du simple fait de persévérer à dénoncer ces enjeux une forme de résistance.Ainsi, la question de la déchéance de nationalité ne peut être dissociée de l’agenda des libertés publiques. La défense du droit à la citoyenneté et à la protection contre les décisions arbitraires est intrinsèquement liée à la défense du droit à l’expression, à l’organisation et à la contestation, sans crainte de persécution.

Interview réalisée par Bianca Pessoa
Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves
Langue originale : arabe

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