Expériences 15/09/2022

Justice environnementale

Les femmes soulignent les résistances et les alternatives au pouvoir des entreprises en Amérique latine

Bertha Zúñiga, Leticia Paranhos, Miriam Miranda et Soniamara Maranho parlent de la façon de faire face aux sociétés transnationales dans les territoires et dans la région

Par Capire et Radio Mundo Real

En août, des mouvements d’Amérique latine et des Caraïbes se sont réunis au Honduras pour une série d’activités organisées par les Amis de la Terre d’Amérique latine et des Caraïbes (ATALC). Le 23, un événement ouvert au public appelé Droits pour les peuples, obligations pour les entreprises a été réalisé. L’événement a réuni plus de 15 conférenciers et s’est concentré sur le traité contraignant sur les sociétés transnationales et les droits humains, qui sera débattu lors du huitième cycle de négociations de l’Organisation des Nations Unies (ONU) en octobre à Genève, en Suisse.

L’événement a été suivi par Natalie Roque Sandoval, ministre du Secrétariat des Droits Humains du Honduras (SEDH), à qui a été présenté le texte proposé par la Campagne mondiale pour démanteler le pouvoir des entreprises. La reprise de la démocratie dans ce pays d’Amérique centrale et dans le gouvernement de Xiomara Castro est, pour les mouvements, un scénario d’opportunités d’avancer dans les politiques nationales et internationales de protection des droits humains.

« Nous avons été très émues lors de l’investiture de la présidente Xiomara Castro, de voir les visages de tant de femmes qui ont donné leur vie à cette lutte, qui se sont battues de leur propre vie pour mettre la vie au centre. Je tiens à dire que, tout comme les femmes qui sont à l’avant-garde de cette bataille, sur les lignes de front, sont les plus touchées, elles sont aussi précisément celles qui sont en tête. Le visage de la lutte pour le traité est un visage féministe », a déclaré Leticia Paranhos, des Amis de la Terre International, au début de son exposition.

Soniamara Maranho, du Mouvement des victimes des barrages d’Amérique latine (Movimento de Atingidos por Barragens da América Latina – MAR), était l’une des militantes présentes qui a parlé de l’agenda pour affronter le pouvoir des entreprises. Selon elle, « les sociétés transnationales sont des sociétés avec un pouvoir parallèle, avec beaucoup de pouvoir. Elles exercent souvent une grande pression sur nos gouvernements et nos peuples. Pour elles, il n’y a pas de loi. Elles n’ont pas de visa, pas de frontière, pas de négociation, car la négociation vient d’en haut et vise à enrichir et privatiser tout ce que nous construisons avec nos mains et notre sueur. »

Ce sont des entreprises répressives qui nous enlèvent même le droit de vivre et de reproduire la vie sur nos territoires. C’est pourquoi elles volent notre nourriture et les ressources naturelles qui sont essentielles au développement humain dans le monde entier : parce qu’elles veulent diriger le monde. 

Soniamara Maranho

Miriam Miranda, dirigeante de l’Organisation Fraternelle Noire hondurienne [Organización Fraternal Negra Hondureña – Ofraneh], a abordé le pouvoir des entreprises au Honduras et comment ce pouvoir se naturalise, naturalisant également le changement climatique et la précarité de la vie. Elle a également critiqué les fausses solutions des entreprises au problème des déchets industriels et à la consommation d’aliments ultra-transformés : « 90% de ce que nous consommons dans les supermarchés est emballé dans du plastique et on nous dit ‘apportez votre propre sac, car nous n’utiliserons plus de plastique’ ». Dans son intervention, Miriam a demandé : « Comment expliquer à un enfant que la nourriture ne naît pas au supermarché ? Il est de coutume d’emmener les enfants dans les supermarchés, mais ils ne savent pas que derrière la nourriture achetée, il y a de nombreux problèmes rencontrés dans les zones rurales ». Par conséquent, pour elle, « nous devons comprendre que nos quartiers et nos communautés sont des territoires où nous devons construire la souveraineté et l’autonomie. Regardez ce qui se passe dans le Nord en ce moment : toutes les rivières s’assèchent, il y a une crise, c’est une chose impressionnante ».

S’attaquer aux sociétés transnationales, c’est défendre la vie et les droits humains

Le peuple originaire Garifuna, dont Miriam fait partie, vit une réalité de persécution et d’usurpation de terres. « Nous vivons sur la côte, assiégée en permanence par le crime organisé et le trafic de drogue. Dans ce scénario, nous devons nous battre jour après jour pour ne pas disparaître en tant que peuples et communautés. Vous ne pouvez pas imaginer ce que cela signifie, ce que signifie d’être harcelée par ce véritable pouvoir qui, en Amérique latine, grandi chaque jour », a-t-elle déclaré lors de l’événement.

Dans la même semaine, la Journée continentale pour la démocratie et contre le néolibéralisme a publié une note pour la défense de Miriam, dénonçant l’abus d’autorité de la part du Bureau du procureur général, qui a ordonné une enquête contre Miriam et d’autres et activistes politiques, autochtones et communautaires.

Nous comprenons que la stratégie de criminalisation des défenseurs, exercée par le Bureau du Procureur général, fait partie d’un script qui cherche à déstabiliser le pouvoir exécutif. Cela fait partie d’une stratégie qui est utilisée pour saper la gouvernance des gouvernements qui visent à rétablir l’ordre démocratique. C’est dans ce sens que nous exprimons notre appel à l’État du Honduras, pour mettre fin à ces actions violentes, pour garantir le droit à l’autodéfense des différents territoires. Nous réitérons notre soutien et nous sommes ensemble avec Miriam Miranda, Luther Castillo Harry et Edy Tábora. 

Journée continentale pour la démocratie et contre le néolibéralisme

Bertha Zúñiga a parlé de l’organisation du Conseil Civique des Organisations populaires et autochtones du Honduras [Consejo Cívico de Organizaciones Populares y Indígenas de Honduras – Copinh] depuis l’assassinat, en 2016, de Berta Cáceres, sa mère et dirigeante du Conseil. Les alliances et les processus de divulgation et de dénonciation sont fondamentaux pour, comme le décrit Bertha, « signaler et tenir responsables les entreprises qui, avec de l’argent – et pas seulement avec leur argent, car plus nous enquêtons, plus il est confirmé qu’elles agissent en complicité avec le crime –, permettent tant de crimes, pas seulement celui de notre compagne Berta Cáceres ». Pour elle, le meurtre de Berta a été « la synthèse de la grande persécution qui a lieu en Amérique latine et des conséquences du non-respect des droits à la consultation libre, préalable et éclairée des peuples autochtones ».

Chaque jour d’enquête – non seulement les enquêtes officielles, mais aussi celles qui sont menées à partir de la solidarité populaire – expose plus clairement la responsabilité des entreprises liées au projet hydroélectrique Agua Zarca dans ce meurtre. En cette année 2022, David Castillo, ancien président exécutif de la société Desarrollos Energéticos (DESA), qui avait des intérêts économiques sur le territoire du peuple Lenca défendu par Berta, a été condamné. Pour Berthita, cette condamnation « a été un moment très important, car Castillo était le lien avec les entreprises internationales et les banques européennes. Nous pouvons donc dire à ces entreprises : ‘vous parliez à une personne condamnée à 22 ans de prison’. Ce n’est pas négligeable. Maintenant, nous sommes sûres que les entreprises sont des assassines. »

Une organisation populaire pour démanteler le pouvoir des entreprises

L’un des moyens de lutter contre le pouvoir des sociétés transnationales est la proposition d’un traité contraignant, capable de réglementer et de juger ce pouvoir au niveau international, en donnant la priorité aux droits humains sur le profit. Selon Leticia Paranhos, des Amis de la Terre Brésil, la négociation d’une telle proposition n’a été possible qu’avec l’articulation des mouvements et des gouvernements populaires. Leticia évalue également qu’au cours du processus de cette proposition, une série de coups de marché dans les négociations, ainsi que des différends entre le Nord et le Sud, ont entraîné la perte d’éléments fondamentaux pour maintenir la force du document. « Cela signifie que, en alliance avec la Campagne mondiale et les États démocratiques du Sud, nous avons pu remettre en place les contenus essentiels pour que le traité ne soit pas une feuille blanche », a-t-elle expliqué. La volonté de renforcer le traité et de réorganiser l’économie vient, selon elle, de la force populaire : « Je suis heureuse que le peuple se lève et que nous récupérions nos démocraties avec des gouvernements qui mettent la vie au centre et ne se plient pas aux profits des sociétés transnationales. Nous savons que la loi seule ne garantit pas les droits. La lutte populaire garantira les droits, mais la loi sera un outil qui permettra une lutte plus juste pour les mouvements, les peuples et les communautés touchées.

Comment réveillons-nous le peuple ? Nous apportons toujours nos tambours, qui sont présents dans le combat, nos couleurs et notre joie, car le combat doit être joyeux. 

Miriam Miranda

Toujours dans la compréhension de Miriam Miranda, il est nécessaire d’approfondir l’action transformatrice, d’aller au-delà des critiques. « Compte tenu de cette situation et de la réalité, nous devons courir, non seulement dans l’analyse, mais aussi dans la préparation des propositions », a-t-elle déclaré. À cette fin, elle souligne la nécessité de lier les luttes pour la souveraineté alimentaire et la justice environnementale, non seulement parmi les populations rurales, mais aussi dans les quartiers urbains et les communautés. « La responsabilité de prendre soin de la planète ne peut être transférée aux communautés. Les zones urbaines doivent aussi prendre leurs responsabilités, il faut renforcer les luttes dans les quartiers et les communautés, car ce sont eux les consommateurs ici. Les gens des quartiers doivent savoir que nous nous battons là-bas, là où la nourriture est produite ; mais si nous n’avons pas d’eau là-bas, ils n’auront rien à manger dans la zone urbaine ».

L’usurpation de la nature et l’exploitation de la force de travail en Amérique latine et dans les Caraïbes sont un sujet de préoccupation et de dénonciation pour les mouvements sociaux du continent. Les sociétés transnationales, agissant sans règles et sans restrictions, créent de nouvelles formes d’impérialisme et de colonialisme et approfondissent le conflit entre le capital et la vie dans les territoires du Sud. Ce conflit était évident, par exemple, dans les crimes de la société minière Vale, responsable de la mort de centaines de personnes et de la destruction de communautés et de leurs moyens de subsistance en raison de la rupture des barrages de Brumadinho et Mariana au Brésil, près de l’endroit où vit Soniamara. L’absence de réparation équitable pour les personnes touchées est également une marque de pouvoir des entreprises. « Les sociétés transnationales s’approprient et privatisent tout ce qui est socialement construit, avec les mains et les corps de nos peuples. Il n’est pas possible de parler du développement du système capitaliste et des sociétés transnationales sans parler de l’Amérique latine, car nous sommes extrêmement riches en nombreuses ressources naturelles », explique Soniamara.

 Nous croyons tous en une alternative au système capitaliste. Nous devons arrêter les transnationales pour défendre notre planète. Nous voulons et croyons que nous pouvons construire une société pour être heureux, pour profiter des fruits de notre travail, où les peuples et les gouvernements sont complices d’un projet de souveraineté, de démocratie et de défense des droits humains. 

Soniamara Maranho

Écrit par Helena Zelic et Valentina Machado
Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves
Langue originale : espagnol

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