Nous vivons des temps de résistance en tant que peuples, en tant que gauche. Pour les femmes, ce sont des moments où il faut jongler pour répondre aux besoins en matière de soins et de subsistance, tout en faisant face à la violence qui s’abat sur nos corps et nos territoires, ainsi que sur notre auto-organisation féministe en tant que sujet politique collectif.
Face à la reprise de l’offensive impérialiste sur notre continent, le mouvement des femmes se mobilise et appelle les femmes à exprimer leur résistance et leur solidarité. C’est ce que nous avons pu constater depuis le 3 janvier 2026, notamment lors des mobilisations importantes du 8 mars qui, dans différents pays, ont placé au cœur de la lutte féministe la résistance des femmes face à l’impérialisme, à la violence et aux politiques d’austérité qui généralisent la précarisation de la vie.
Le féminisme populaire a le défi d’actualiser l’analyse sur ce moment historique et de construire des stratégies d’organisation et de luttes capables de transformer la solidarité et la mobilisation en organisation permanente pour accumuler des forces dans la construction d’un projet transformateur. Affirmant la lutte contre le capitalisme et les guerres, et la défense des souverainetés populaires et du bien vivre, les accumulations de la Marche Mondiale des Femmes dans sa 6e action internationale menée en 2025 sont comme un fil conducteur des réflexions systématisées dans cet article, situées dans notre expérience de militantes au Brésil.
Conflit capital x vie
Les guerres et les conflits d’aujourd’hui sont étroitement liés : l’impérialisme en décomposition devient encore plus dangereux face à la crise structurelle du capital. Nous analysons cette crise dans ses multiples dimensions, en comprenant la totalité du conflit du capital contre la vie – contre ses conditions de possibilité. L’alliance entre les États-Unis et Israël lors du génocide en Palestine et, plus récemment, lors de la guerre en Iran et de l’agression contre le sud du Liban, caractérise l’offensive militaire actuelle de l’impérialisme, qui entraîne dans son sillage une Europe subordonnée.
Mais la logique de guerre ne se limite pas aux champs de bataille du Moyen-Orient ou de l’Afrique, elle se matérialise également dans les périphéries, comme par exemple au Brésil, où les interventions de la politique militaire placent les personnes noires comme cible permanente de la violence. Ce n’est pas un hasard si le discours mobilisé par les gouverneurs de droite brésiliens qualifie les factions présentes dans les périphéries de narco-terroristes, conformément à la récente stratégie de sécurité nationale des États-Unis qui annonçait l’objectif politique de contrôler l’Amérique latine comme son territoire subordonné dans toutes les dimensions.
La défense du Venezuela et de Cuba sont au centre de la solidarité des femmes en Amérique latine aujourd’hui. Transformer les expressions de solidarité en force organisée pour vaincre l’impérialisme est notre tâche historique en tant que génération politique.
Un point d’unité du féminisme populaire dans différentes parties du Sud global a été la résistance à l’avancement des sociétés transnationales. Les femmes se mobilisent contre l’avancée de l’agro-industrie, la contamination et la privatisation de l’eau et l’exploitation minière. Elles dénoncent également les effets du capitalisme vert sur leurs territoires, lorsque les usages des terres sont reconvertis, et que ce qui était le territoire de l’agriculture paysanne et familiale devient une base pour la production d’énergie éolienne et solaire qui ne servent pas la population locale.
Le défi de construire une résistance et un terrain de lutte dans les processus de reconfiguration de la vie et du monde du travail à l’ère numérique est également posé par les femmes. La « plateformisation » du travail accentue la division sexuelle du travail et s’étend à la sphère domestique ; l’extraction continue de données, qui se traduit par une modulation des comportements, renforce les processus de marchandisation et de biomédicalisation des corps des femmes. Les big techs qui aujourd’hui, aux côtés de l’appareil militaro-industriel, participent à l’offensive impérialiste des États-Unis contre le Sud global, sont également des acteurs de la guerre diffuse menée contre les femmes.
Limites et enjeux du mouvement des femmes
Le mouvement des femmes a beaucoup changé ces derniers temps. Nous devons comprendre les accumulations du féminisme sur le continent, ainsi que les pièges, les réactions et les différends en cours (dont beaucoup au nom des femmes). C’est une tâche collective. La situation actuelle est aggravée par une faible capacité d’articulation, de mobilisation et de lutte des mouvements sociaux, donc de résistance moins organisée — ce qui signifie plus de femmes seules confrontées, individuellement, aux effets de la crise structurelle.
Si il y a deux décennies, dans la lutte contre la ZLEA, les femmes ont réussi à s’affirmer en tant que sujets de l’économie – rejetant la logique néolibérale qui visait à isoler nos revendications, se retirant de la sphère distributive et de la lutte politique générale, transférant au secteur social des politiques ciblées et des compensations –, aujourd’hui cette construction d’un sujet politique – féministe et populaire – gagne de nouvelles formes et respire dans les tranchées de la reproduction sociale. Les femmes organisées sont dans les ollas populaires [cantines populaires], dans les communes, dans les cuisines solidaires et dans les territoires de production agroécologique.
Après la pandémie de covid-19, il y a eu, dans une certaine mesure, une reconnaissance publique et politique des soins comme nécessaires pour maintenir la vie. Cette reconnaissance a abouti à des systèmes et politiques de soins nationaux qui installent la notion de soins comme un droit – de ceux qui soignent et de ceux qui sont soignés. Cependant, même dans les scénarios de gouvernements progressistes, tels que le Brésil, l’Uruguay, le Mexique, ce que nous avons réalisé dans les lois se heurte au différend sur le sort de l’investissement public. C’est-à-dire qu’ils restent des projets pilotes, sans capacité de réorganiser efficacement les processus sociaux de responsabilisation des soins, afin de surmonter la division sexuelle et raciale du travail.
C’est certainement une limite et une expression de la faible capacité des projets de gauche aujourd’hui, comme au Brésil, à faire avancer les transformations structurelles. La limite est la gestion sociale d’un État organisé pour le capital. L’austérité est la réponse historique du capital à ses crises : elle supprime des droits, démantèle les services publics et fait peser sur les familles – et, au sein de celles-ci, sur les femmes – le coût de la subsistance. En matière de soins, cela se traduit par des solutions que peu de gens peuvent s’offrir sur le marché (éducation et santé privées, repas rapides et ultra-transformés, nounous et aides-soignantes sans droits). Pour la majorité des femmes qui travaillent, cela signifie la demande accrue de temps et de travail domestique et de soins non rémunérés qui, dans le contexte familial et communautaire, constituent un matelas pour amortir les impacts de la violence et de la précarité de la vie sur la classe ouvrière.
Chez les jeunes femmes, il y a une plus grande idée de la liberté des femmes, dans le rapport au corps et à la sexualité. Leur vision contraste avec la misogynie inculquée aux garçons et aux jeunes hommes, un conflit caractéristique de notre époque. De plus, une offensive violente démontre chaque jour que la liberté et l’autonomie ne sont pas seulement une idée qui peut se concrétiser au niveau individuel, mais qu’elles nécessitent des conditions sociales pour leur réalisation collective.
L’extrême droite est patriarcale et raciste, conteste l’État et la vie quotidienne, cherchant à reconfigurer la violence et renforçant la misogynie. En 2025, au Brésil, alors que quatre femmes étaient assassinées chaque jour, les groupes d’hommes contre les femmes sur les réseaux sociaux se sont multipliés, les contenus misogynes sont devenus viraux et ont été monétisés. La violence à l’égard des femmes sous toutes ses formes est un instrument de contrôle et de discipline du corps et du travail des femmes. Elle s’inscrit dans le renforcement d’un idéal familial hétéronormatif très éloigné de ce qu’est la réalité des familles ouvrières : diverses et de plus en plus soutenues par les femmes. Et précisément cette notion de famille est constitutive de la réaction patriarcale qui est l’un des piliers de l’extrême droite articulée internationalement.
Face à l’ampleur du pouvoir du capital, dans son expression fasciste, où pouvons-nous nous ancrer, sinon dans les territoires et les processus qui produisent la vie et que nous pouvons contrôler ? Nous savons que les femmes sont la ligne de front de la défense des processus de souveraineté populaire sur le continent, qui mettent leur corps pour arrêter l’avancée des transnationales sur les biens communs. Ce n’est pas un hasard : la capacité de transformation des femmes réside dans le contrôle collectif de la production des conditions de possibilité de vie. Ce sont les flux, les emplois et les processus que nous devons contrôler.
Bien que le capital se veuille totalisant, il y a des sphères où sa logique n’est pas hégémonique. Reconnaître et valoriser les expériences populaires, organisées à partir de la lutte quotidienne pour soutenir la vie, est un pari de construction féministe et populaire car ces actions s’adressent au collectif, en période d’individualisme extrême et de fragmentation. Elles tissent et reconstruisent des liens, redéfinissent les frontières entre espaces privés et publics tout en occupant des territoires pour produire de la biodiversité et de la vie en commun.
Dans la perspective de la conception d’une économie de reproduction prolongée de la vie qui affronte la reproduction prolongée du capital, un nœud de l’élaboration de notre programme politique consiste vraiment à construire des horizons à partir de ces expériences communautaires alternatives et à les élargir. Ce sont des embryons de la société pour laquelle nous nous battons, mais nous devons partir de ces réalités pour concevoir le monde que nous voulons construire – socialiste et féministe.
Comme l’a insisté Nalu Faria : ce sont des expériences qui modifient le temps présent et, en même temps, indiquent la possibilité d’une transformation. Ce sont des initiatives qui visent à repousser les limites du possible. C’est une stratégie de construction du mouvement, et donc de la force.
Le féminisme comme sujet collectif organisé
Le féminisme n’a jamais été, et n’est pas aujourd’hui, un simple discours, un récit ou un comportement. C’est un mouvement qui construit une stratégie et une lutte à partir d’un sujet collectif auto-organisé. Le féminisme populaire affronte les courants libéraux en forgeant une organisation collective, avec le défi que cette organisation ait une continuité et se développe.
Au sein de la Marche Mondiale des Femmes, nous misons à la fois sur l’auto-organisation des femmes et sur les alliances avec des mouvements populaires mixtes, afin de construire des entités collectives capables de résister, mais surtout animées par la mission historique de transformer ce monde. La matérialisation de l’internationalisme dans la solidarité et les luttes pour la souveraineté des peuples, l’économie féministe, l’agroécologie et l’auto-organisation sont nos outils pour résister, espérer et projeter un socialisme féministe. Renforcer les processus de convergence, de rébellion, d’organisation et surtout de lutte populaire sont nos paris pour forger les nouvelles synthèses nécessaires qui répondent aux défis de notre temps.

Ana Priscila Alves et Tica Moreno font partie de la Coordination Nationale de la Marche Mondiale des Femmes au Brésil. Cet article a été initialement publié dans le magazine América Latina em Movimento nº 560, en avril 2026, par l’Agence Latino-Américaine d’Information (ALAI).
