Saima Zia : « Nous n’avons pas d’armes. Ce que nous avons, c’est le pouvoir du peuple. »

17/06/2026 |

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Au Pakistan, les femmes paysannes s'organisent contre le contrôle patriarcal, les politiques agraires dictées par le FMI et la répression étatique

Au Pakistan, les petits agriculteurs et les petites agricultrices cultivent la terre depuis des générations. Aujourd’hui, les politiques mises en œuvre sous l’impulsion du Fonds monétaire international (FMI) sont en train de démanteler les structures de soutien qui permettaient à ces familles de subsister : le gouvernement a cessé de fixer des prix minimaux pour le blé, a autorisé les multinationales à contrôler l’achat des récoltes et a affecté d’immenses étendues de terres à l’agriculture industrielle. Les paysannes et les paysans qui cultivent la même terre depuis un siècle sont chassé.e.s.

Les femmes sont particulièrement touchées par cette crise. Dans les zones rurales, en plus de faire face au contrôle et à l’exploitation de leurs terres et de leur travail, elles sont confrontées à des structures patriarcales qui déterminent si elles peuvent occuper les espaces publics et politiques, avoir accès à l’éducation formelle et choisir une profession. S’organiser contre ce système devient encore plus difficile face à la surveillance et aux arrestations arbitraires.

Saima Zia est issue d’une famille de petits agriculteurs du Pakistan. Elle intègre le Comité de Coordination paysanne du Pakistan (Pakistan Kisan Rabita Committee), une alliance de 36 organisations paysannes de tout le pays. Créée en 2003, l’organisation est devenue membre de La Via Campesina en 2018 et s’efforce depuis lors d’apporter des réponses collectives aux difficultés rencontrées par les populations rurales du pays.

Dans cette interview, Saima parle de ce qu’il faut aux paysannes pour s’organiser au Pakistan, de la façon dont les politiques agraires néolibérales transforment la vie rurale et de la résistance des mouvements à la répression étatique et à l’avancée de l’agriculture industrielle.

Les politiques néolibérales poussées par le FMI ont aggravé la crise agraire au Pakistan, augmentant les coûts de production, réduisant les revenus agricoles et développant l’agriculture industrielle. Comment cette crise affecte-t-elle spécifiquement les femmes rurales et paysannes ?

Le blé est le principal aliment de base du Pakistan. Pendant des décennies, le gouvernement a fixé chaque année un prix plancher pour le blé, ce qui permettait aux agriculteurs et aux agricultrices de vendre leur production à un prix raisonnable. Le gouvernement a également acheté la récolte directement, stocké le produit et l’a distribué aux minoteries, assurant ainsi l’accès de la population à la farine de blé. Mais au cours des deux dernières années, le gouvernement a cessé d’annoncer ce prix minimum. C’est une conséquence directe des politiques du FMI, qui favorisent le libre marché, ce qui signifie en pratique que les grandes entreprises peuvent exploiter les petites agricultrices et les petits agriculteurs et les personnes qui ont de petits commerces.

Dans le même temps, le gouvernement alloue de vastes étendues de terres à l’agriculture industrielle et décourage activement l’agriculture familiale. Lorsque les petites productrices et les petits producteurs ne parviennent pas à tirer un revenu suffisant de leurs terres sur une année entière, elles/ils se retrouvent contraints de les vendre. Ne pas avoir assez d’argent signifie ne pas pouvoir nourrir les enfants ou assurer la nourriture sur la table. Il y a deux ans, nous avons organisé des manifestations dans 30 à 35 villes du Pakistan pour exiger le rétablissement des prix minimums.

Cette année, le gouvernement a de nouveau annoncé un prix minimum, mais c’était insuffisant. Et au lieu d’acheter directement à l’agriculture familiale, il a donné cette autorisation à 11 multinationales. Certaines sont basées aux Émirats arabes Unis. Beaucoup d’entre elles sont délibérément difficiles à localiser. Il est possible de trouver un site web, mais pas une véritable adresse. Ces entreprises achèteront du blé aux agriculteurs.trices et le vendront ensuite aux minoteries à des prix très élevés, ce qui augmentera le coût de la farine pour l’ensemble de la population.

Il y a aussi la question de la terre. La population paysanne cultive certaines terres depuis plus de 100 ans, parfois même avant la partition entre l’Inde et le Pakistan. Maintenant, le gouvernement dit que ces terres ne leur appartiennent pas et devraient être données à des entreprises pour l’agriculture industrielle. Selon la Constitution du Pakistan, si une personne cultive une terre depuis environ 100 ans, cette terre lui appartient légalement. On ne peut pas simplement exiger qu’elle parte, mais c’est exactement ce qui se passe. Des milliers de personnes résistent à ce processus dans les zones rurales du pays, et nous soutenons ce mouvement.

Des procédures judiciaires sont toujours en cours devant les tribunaux. La répression de l’État est sévère.

Ce programme en faveur de l’agriculture industrielle est également lié au Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC en anglais), qui constitue la partie pakistanaise de l’initiative « La Ceinture et la Route de la Chine ». Des routes ont été construites par l’intermédiaire du CPEC, mais tous les détails des contrats n’ont jamais été rendus publics car le projet est sous le contrôle de l’armée. Même les politiciens ne savent pas ce qu’il y a dans ces contrats. L’agriculture industrielle fait partie de ce qui est mis en œuvre par le CPEC. Nous résistons et protestons également contre cela.

Ce que vous décrivez est une concentration du pouvoir entre le gouvernement et les entreprises. Comment les mouvements sociaux ruraux au Pakistan s’organisent-ils pour faire face à cette structure ?

Il devient de plus en plus difficile de s’organiser. Chaque fois que nous planifions une réunion ou un rendez-vous, nous sommes sous surveillance. Aborder ces questions, en particulier tout ce qui remet en cause l’armée, expose les gens à un grave danger. Beaucoup ont été enlevés chez eux et sont toujours portés disparus. D’autres ont été arrêtés, torturés, menacés et libérés après un jour ou deux.

Je connais un jeune leader étudiant qui était très actif. Il a parlé lors d’une de nos manifestations. On l’a emmené de chez lui, et on a également emporté son ordinateur. Nous avons essayé de le trouver. Après une semaine, il est revenu. Ils ont gardé l’ordinateur, ont essayé d’y accéder et ont demandé le mot de passe. Après cela, il a complètement abandonné l’activisme. Je l’ai rencontré une fois, et il semblait complètement renfermé. Quelques mois plus tard, il est venu demander une lettre d’expérience de travail et a dit qu’il essayait de quitter le pays. Et il l’a vraiment fait. Il n’a jamais raconté à personne ce qui s’était passé pendant sa détention. Nous avons essayé de lui parler, pensant qu’il avait peut-être besoin de soutien, mais il avait très peur. Il a dit : « Je ne peux pas vivre ici. N’importe quel pays fera l’affaire, mais pas ici. » C’est ce qui arrive à ceux et celles qui s’élèvent contre la répression étatique. L’espace se rétrécit. Mais nous n’abandonnons pas.

Le 17 avril, Journée internationale des luttes paysannes, nous avons organisé des activités dans 17 villes du Pakistan. À Lahore, en particulier, de grandes mobilisations dans les grandes villes attirent l’attention des médias traditionnels et des réseaux sociaux. Cela rend l’État plus nerveux, mais aussi plus exposé. Notre objectif est de créer une unité entre tous les mouvements de la société civile, les petites et petits agriculteurs, les organisations de femmes et les syndicats, car il ne suffit plus d’agir chacun.e de son côté. Nous devons agir collectivement.

Comment décririez-vous la situation des femmes dans le pays ?

Le système patriarcal continue d’opprimer les femmes. Il leur est très difficile de survivre dans cette situation. L’âge légal du mariage pour les femmes est maintenant de 18 ans ; une telle loi existe. Autrefois, des fillettes de 10 ou 11 ans étaient livrées à des hommes de 25 ou 40 ans. Les femmes ont mené d’énormes luttes pendant la dictature des années 1980. Il y avait une loi appelée Hudood Ordinance (Ordonnances de Hudood). Si vous la lisez, vous ne saurez pas si vous devez rire ou pleurer ; elle est aussi dangereuse qu’absurde. Nos camarades se sont organisées et se sont battues à cette époque, et certaines lois ont été modifiées, mais la vision dominante de la société reste profondément patriarcale. Il existe une loi qui permet aux victimes de violence domestique de se rendre à la police, mais après cela, une femme n’arrive presque jamais à rentrer chez elle. C’est-à-dire que la loi existe, mais pas les conditions d’utilisation.

Les personnes LGBTQ courent un risque très élevé au Pakistan. Chaque fois que nous organisons la Marche des femmes et affirmons que tout le monde est le bienvenu, nous sommes accusées d’organiser la Marche uniquement pour protéger les personnes LGBTQ. Être LGBTQ est considéré comme un crime ici. Le fondamentalisme religieux s’est fortement développé depuis les années 1980 et n’a jamais reculé.

Comment les femmes de la base, en particulier les paysannes, s’organisent-elles pour démanteler ce système capitaliste et patriarcal au Pakistan ?

Pour les paysannes et les femmes des zones rurales, participer à la marche du 8 mars est un énorme défi. Les marches ont lieu principalement dans les grandes villes telles que Lahore, Islamabad et Karachi. Se rendre en ville est déjà difficile. De plus, nos mouvements ne sont pas bien accueillis par les structures patriarcales qui organisent la vie rurale. Les femmes participent également à d’autres types de manifestations, qu’elles soient contre l’agriculture industrielle, sur le changement climatique ou en faveur de prix minimaux pour les récoltes, y compris celles qui s’organisent dans les zones rurales. Mais encore, la plupart du temps, les manifestations et les actes publics sont majoritairement masculins. Pour assurer la présence des femmes, il faut souvent aller vers elles, les mobiliser et leur parler directement. Il est courant que les hommes de la famille n’autorisent pas leur participation.

Malgré cela, la Marche des femmes a lieu chaque année le 8 mars. Toutes les organisations de femmes, les organisations de la société civile et les mouvements plus larges, y compris les syndicats, y participent. Nous nous sommes mobilisées à Lahore. La marche a toujours été critiquée par les fondamentalistes religieux, le gouvernement et l’establishment, mais nous n’avons jamais cessé de l’exécuter.

En 2019, des femmes ont été arrêtées simplement pour avoir parlé de problèmes qui les concernent. Il en va de même pour les organisations de la société civile en général. Nous maintenons l’élan grâce à la solidarité. Nos dirigeantes et camarades s’unissent et cherchent à mobiliser plus de gens.

Nous n’avons pas d’argent. Nous n’avons pas d’armes. Ce que nous avons, c’est le pouvoir du peuple. C’est ce qui nous protège de la répression étatique.

Lorsque nous organisons et mobilisons des personnes en milieu rural, nous travaillons à travers les organisations qui composent notre réseau.

Il y a aussi des femmes qui cultivent leur terre de manière indépendante et parviennent à mobiliser les autres autour d’elles. La lute continue. C’est la solidarité qui la soutient, y compris la solidarité internationale. Lorsque ces voix gagnent en visibilité internationale, dans les médias et sur les réseaux sociaux, l’État est contraint de reculer, au moins partiellement, dans certaines de ses actions répressives.

Interview réalisée par Bianca Pessoa et revue par Helena Zelic
Texte traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves
Langue originale : anglais

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