L’arrivée de l’USS Abraham Lincoln (CVN-72) en Thaïlande pour un « voyage d’agrément », avant de reprendre sa campagne de destruction contre les peuples d’Asie occidentale, appelle à une remise en question et une opposition immédiates. Pour nous, peuple thaïlandais, et pour celles et ceux qui vivent sur des territoires pillés par les États-Unis à travers le monde, c’est le cliquetis des chaînes coloniales de la guerre froide états-unienne sur leur plus fidèle toutou, alors que les États-Unis mènent une guerre d’agression contre l’Iran et continuent le génocide en Palestine. En autorisant l’USS Lincoln à accoster, les élites dirigeantes thaïlandaises facilitent une fois de plus un système de violence impériale qui s’étend bien au-delà des frontières de l’Asie du Sud-Est et qui, dans notre cas, repose sur la violence sexuelle et le féminicide.
La Thaïlande a une longue histoire de vassal colonial des États-Unis et, depuis 2003, elle est officiellement considérée comme un « allié majeur hors OTAN ». Bien que, ces dernières années, la Thaïlande ait cherché à équilibrer ses relations en se rapprochant de la Chine, les États-Unis continuent d’investir massivement pour maintenir leur influence sur la politique et les institutions militaires thaïlandaises, car ils considèrent que le royaume a une importance stratégique vitale. La visite de l’USS Lincoln confirme donc le maintien de cette alliance : un rappel embarrassant de la posture servile des dirigeants du Royaume de Thaïlande face aux ambitions militaires états-uniennes. Cette posture n’est pas partagée par le peuple thaïlandais, en particulier par les femmes du pays, qui ont été les premières victimes de la violence des États-Unis tout au long de cette relation.
Il s’agit de la continuité d’une longue histoire de violence impériale, dans laquelle le corps des femmes a servi de monnaie d’échange dans les relations de la Thaïlande avec l’Occident. L’USS Lincoln est arrivé au port de Pattaya, devenu la principale base d’appui états-unienne et le lieu de « repos et récupération » (R&R) des soldats pendant l’agression contre le Viêt Nam, dans les années 1960 et 1970. Aujourd’hui, Pattaya est peut-être le plus grand centre de tourisme sexuel et de viol impérial au monde, entièrement en raison de son histoire d’accueil des soldats états-uniens. La machine de guerre s’ancre dans l’héritage structurel du néocolonialisme états-unien, un héritage qui a pillé la Thaïlande et l’a transformée en espace d’exploitation sexuelle, mais également un héritage de féminicide, dans lequel l’État et le capital agissent main dans la main pour rendre la vie des femmes systématiquement jetable au nom du profit et de l’hégémonie géopolitique des États-Unis.
« La Thaïlande est le 51e État des États-Unis »
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont endossé le rôle de parrain impérial, considérant la Thaïlande comme un bastion essentiel contre la « menace communiste » en Asie du Sud-Est. À partir de 1950, les dictatures militaires fascistes thaïlandaises successives se sont pliées aux ordres politiques de Washington, à commencer par le coup d’État de Sarit Thanarat en 1957, orchestré avec le soutien des États-Unis. Ces derniers ont déversé plus d’1,5 milliard de dollars d’aide économique et militaire dans le pays, enracinant au sein de l’armée thaïlandaise un système de dépendance vis-à-vis des intérêts états-uniens. Parallèlement, pendant la guerre d’agression états-unienne contre le Viêt Nam, la Thaïlande a accueilli sept bases de l’armée de l’air états-unienne et des centaines de milliers de soldats, principalement pour du repos et de la récupération.
En réalité, la Thaïlande a été colonisée non pas par la prise directe de son territoire, mais par la domination économique, la présence militaire et la soumission politique, à travers un réseau complexe de mécanismes financiers et géopolitiques. Comme l’affirmait l’institut Tricontinental dès 1969 : « Sans aucun doute, la Thaïlande est l’un des pays les plus fidèles dans l’exécution des ordres de Washington. Il ne fait donc aucun doute que le maréchal Kittikachorn (Thanom) était parfaitement sincère lorsqu’il a affirmé que les États-Unis pouvaient considérer la Thaïlande comme leur 51e État. »
Le complexe industriel de la prostitution de l’armée des États-Unis
La guerre d’agression états-unienne contre le Viêt Nam a fait de la Thaïlande le principal centre de repos et récupération (R&R) des forces armées états-uniennes. Les soldats en permission, après avoir assassiné des Vietnamiennes et des Vietnamiens et inondé le pays d’agent orange, étaient transportés par avion vers des bases thaïlandaises, où la violence patriarcale et le féminicide ont été institutionnalisés à la fois comme récompense et comme nécessité. L’État militaire de Sarit, par exemple, a activement organisé ce système en tant que politique nationale. En 1959, avant même la forte augmentation des effectifs militaires états-uniens, un groupe de 500 soldats a été transporté depuis sa base de Nakhon Ratchasima jusqu’à ce qui n’était alors que le petit village de pêcheurs de Pattaya, dans la province de Chonburi. Ce voyage a été facilité par les autorités locales et a, dans les faits, transformé le village en un lieu destiné au R&R des soldats. Ce système a été officialisé en 1964, lorsque les gouvernements thaïlandais et états-unien ont signé un accord officiel visant à offrir aux soldats des installations de R&R, un pacte qui a transformé Pattaya et d’autres régions en immenses complexes de « divertissement ». Entre 1964 et 1976, environ 700 000 soldats étrangers arrivaient chaque année pour des séjours d’une semaine pendant l’agression états-unienne contre l’Indochine.
Le corps des femmes thaïlandaises a été transformé en ressource nationale, exploitée pour attirer des devises et stimuler le développement économique. Comme l’écrit Cynthia Enloe dans Bananas, Beaches and Bases [Bananes, plages et bases] [C1] (1990), telle est la logique de l’impérialisme, du capitalisme et du patriarcat : le corps féminin devient un instrument d’accumulation du capital, et l’État facilite cette extraction. L’industrie du sexe en Thaïlande constitue un système d’exploitation public et institutionnalisé, légitimé par l’État et alimenté par la demande internationale, surtout états-unienne, d’une offre constante de travail des femmes. Cela comprend aussi bien le travail non rémunéré, reproductif, comme le ménage, la cuisine et s’occuper du foyer, que la prostitution, forme d’exploitation poussée à l’extrême.

Aujourd’hui, la ville de Pattaya est devenue une zone permanente de commerce du sexe, tournée vers le tourisme sexuel international d’hommes qui sont loin d’être tous des militaires. D’un point de vue économique, les soldats états-uniens ont créé une demande qui a encouragé les « entrepreneurs » du sexe, proxénètes et trafiquants, à « professionnaliser » leurs activités. En 1975, après l’expulsion de la base militaire états-unienne de Chonburi grâce au travail courageux de militantes et militants de gauche, d’étudiantes et étudiants, de paysannes et paysans et de membres de la classe ouvrière de Thaïlande, ces quartiers ont conservé l’infrastructure et la réputation qui attiraient les touristes sexuels, perpétuant ainsi un cercle vicieux.[CL2]
Des alliés de classe, comme le maire de Pattaya, Poramet Ngampichet, ont déclaré que la ville était prête à accueillir des militaires états-uniens souhaitant se reposer et passer du temps dans la station balnéaire après une longue mission dans le cadre d’opérations militaires d’agression.
Dans toute l’Asie du Sud-Est, les fluctuations des niveaux de violence sexuelle ont suivi de près la présence militaire états-unienne. Il s’est toujours agi d’une industrie organisée, avec des chaînes d’approvisionnement sexuel répondant à la demande militaire. Au bout du compte, ce sont les femmes qui subissent les conséquences les plus brutales de cette violence impériale et patriarcale.
Le féminicide : l’aboutissement extrême de la violence structurelle de genre
Le féminicide va au-delà des actes individuels de meurtre et englobe toutes les conditions structurelles qui rendent la vie des femmes jetable, réduisent leurs possibilités d’existence et les soumettent à une violence systémique. Un système dans lequel les femmes sont systématiquement poussées vers la prostitution en raison des infrastructures existantes et de la pauvreté ; dans lequel l’État facilite notre exploitation et en tire profit ; dans lequel la présence militaire états-unienne a créé la demande ; et dans lequel le tourisme occidental perpétue l’offre : c’est cela, le féminicide. C’est le sacrifice systématique de l’intégrité physique et psychologique des femmes, de leur autonomie et de nos propres vies au nom d’objectifs impérialistes.
Les femmes de Thaïlande sont exploitées non seulement pour générer des profits pour le tourisme sexuel, mais aussi pour soutenir l’alliance géopolitique qui fait de la Thaïlande une base d’appui pour les guerres impériales. La stabilité politique que les États-Unis cherchent à maintenir dans le pays dépend, en partie, des conditions économiques qui continuent d’emprisonner les femmes dans l’exploitation sexuelle. Ces mécanismes de maintien politique comprennent les escadrons de la mort anticommunistes, la préservation de liens militaires de dépendance, l’entrave à la souveraineté économique et la garantie d’un leadership fermement anticommuniste. Tant que les économies dépendantes du tourisme exigeront un flux continu de consommateurs étrangers patriarcaux, et tant que l’État fera passer l’accumulation du capital avant le droit des femmes à la vie, les femmes thaïlandaises continueront de payer le coût humain de l’alliance entre la Thaïlande et les États-Unis.
La persistance de la culture de l’hypersexualisation
L’arrivée de 5 000 soldats états-uniens en Thaïlande sert de sujet de plaisanterie sur les réseaux sociaux états-uniens. Cela révèle à quel point l’hypersexualisation des femmes thaïlandaises et l’exploitation systémique de nos corps ont été normalisées dans l’imaginaire masculin.
Parmi les commentaires, on peut lire : « Grand jour de paie pour ces filles, elles trouveront peut-être un mari » ; « Des gallons et des gallons de sperme en route » ; et « Direction Bangkok ; tous les soldats sont “sexcités” par les “sexercices” ». Ces commentaires sont les héritiers directs de la culture états-unienne qui dépeint les femmes asiatiques comme hypersexualisées et soumises depuis l’époque des agressions militaires des États-Unis dans la région.
L’exploitation des femmes thaïlandaises est traitée comme un divertissement, comme une conséquence banale de l’escale d’un navire militaire dans un port. L’existence et la perpétuation de cette culture révèlent le système néocolonial qui a systématiquement transformé les femmes en marchandises pour le plaisir et le profit de l’empire.

L’USS Lincoln incarne une continuité
L’arrivée de l’USS Lincoln en Thaïlande n’est que la manifestation la plus récente d’une relation forgée par la domination impériale et entretenue par l’exploitation systématique des femmes thaïlandaises. Lorsque le navire accoste, il savoure les fruits de la victoire états-unienne dans la guerre froide et marque la continuité du féminicide structurel permanent rendu possible par les relations entre la Thaïlande et les États-Unis.
Nous devons voir les femmes de Pattaya, Nakhon Ratchasima, Nakhon Phanom, Takhli, Ubon Ratchathani, Udon Thani et de toute la Thaïlande comme des personnes prises dans une toile oppressive tissée par le capitalisme mondial, l’héritage impérial et la forme la plus brutale de violence patriarcale. La solution ne réside pas dans des interventions de lutte contre la traite menées par l’Occident, qui privent encore davantage les femmes thaïlandaises de leur pouvoir, mais dans une transformation révolutionnaire des structures économiques et politiques qui, dès le départ, ont rendu notre exploitation rentable.
La visite de l’USS Lincoln doit se heurter à l’opposition la plus ferme, tant pour l’histoire qu’elle représente que pour l’avenir qu’elle annonce. Tant que les conditions structurelles qui produisent l’exploitation sexuelle n’auront pas été démantelées, chaque escale portuaire sera un acte de violence contre nos terres et nos corps.
Ceci est une version abrégée de l’article initialement publié par la revue Din Deng.
Depois que a base militar estadunidense em Chonburi foi expulsa em 1975 graças ao trabalho corajoso de militantes de esquerda, estudantes, agricultores e integrantes da classe trabalhadora da Tailândia, esses distritos mantiveram a infraestrutura e a reputação que atraíam turistas sexuais, perpetuando um ciclo vicioso.
