Femmes de la campagne, des forêts et des eaux en lutte pour une réforme agraire intégrale et populaire

20/02/2026 |

Capire

Les mouvements mondiaux se préparent pour la deuxième édition de la Conférence internationale sur la réforme agraire et le développement rural

Les femmes féministes populaires savent qu’il n’y a pas de souveraineté alimentaire sans autonomie des femmes, tout comme il n’y a pas de justice sociale sans redistribution des terres et garantie de l’accès aux biens communs pour la durabilité de la vie. Défendre la terre, c’est défendre la possibilité d’exister dignement, en décidant de ce que l’on plante, de ce que l’on mange, de la façon dont on vit et de qui occupe le territoire. Pour cette raison, la réforme agraire n’est pas seulement une politique : c’est une lutte féministe qui remet en question les bases du pouvoir patriarcal, colonial et capitaliste qui organisent l’exploration de la terre, de la nature et du travail des femmes.

À l’avant-garde du travail sur le terrain, représentant environ 40 % de la main-d’œuvre agricole avec seulement 15 % de la propriété foncière, les femmes affirment la nécessité d’une réforme agraire globale et populaire qui cherche à transformer l’économie et les relations sociales des gens entre eux et avec la terre et la nature. Cette lutte confronte l’agro-industrie, la financiarisation de la vie et la violence dans les territoires, tout en construisant des alternatives basées sur l’agroécologie et les soins. Suite à cette lutte, des femmes de divers mouvements populaires internationaux se préparent pour le Forum des peuples et mouvements sociaux, qui aura lieu les 22 et 23 février, et la Deuxième conférence internationale sur la réforme agraire et le développement rural (CIRADR + 20) qui se tiendra du 24 au 28 février 2026, tous deux à Carthagène, en Colombie. Ces événements ont lieu 20 ans après la conférence initiale de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), tenue en 2006 au Brésil.

Comme l’explique Nury Martínez, membre du Comité international de planification pour la souveraineté alimentaire (CIP) et de la Fédération nationale syndicale unitaire de l’agriculture (Fensuagro), qui fait partie de La Via Campesina en Colombie, cette nouvelle conférence arrive à un moment critique. Le contexte actuel d’accaparement des terres, d’expulsions, de destruction écologique et de violence dans les territoires a aggravé la faim et la pauvreté parmi les communautés rurales, de pêcheurs, autochtones, d’ascendance africaine et bergères. « Cela affecte beaucoup les territoires, non seulement en détruisant la terre elle-même, mais aussi la culture, la dignité, la souveraineté alimentaire, en détruisant tout ce qui implique la biodiversité, avec plus de réchauffement climatique », explique-t-elle.

Face à ce scénario, La Via Campesina a présenté au Comité international de planification pour la souveraineté alimentaire (CIP) la proposition d’une deuxième édition de la conférence qui se tiendra en Colombie avec le soutien de gouvernements alliés, tels que le Brésil. Comme l’explique Nury, « la question de la terre est liée à tout ce qui concerne le soin de la planète. Pour nous, cela va au-delà de l’accès à la terre, englobant également le territoire et la fonction sociale de produire de la nourriture pour les peuples. Pour nous, c’est très important, étant donné que la Colombie a un gouvernement progressiste qui a fait de la question de la terre, de l’alimentation et des paysans ou des communautés rurales des thèmes centraux ».

Depuis la préparation et pendant le 3e Forum Mondial de Nyéléni, les mouvements sociaux se sont concentrés sur la question de la réforme agraire et foncière dans la lutte pour la souveraineté alimentaire, un agenda de lutte collective qui fête ses 30 ans en 2026. Pour cette raison, la Conférence fait partie de l’agenda commun des différents mouvements qui comprennent la centralité de la lutte pour la nourriture. Ce moment intègre l’agenda agraire à la question de la production et de la distribution alimentaires et au rôle de la société dans son ensemble dans ce système, des communautés rurales aux communautés urbaines. « Si l’on considère que tout ce qui est à l’ordre du jour des mouvements populaires doit faire partie de la question alimentaire, cela signifie également mettre au centre du débat le système agroalimentaire industriel qui détruit le climat et la terre. S’il n’y a pas de redistribution des terres, si la production à petite échelle, qui prend soin de la biodiversité et produit des aliments sains, continue d’être ignorée, les crises mondiales resteront irrésolues. Nous pensons que nous faisons partie de la solution », déclare Nury.

Cet événement a également lieu dans le contexte de l’Année internationale de l’agricultrice, établie par la FAO. Dans le but de sensibiliser au rôle des femmes à la campagne et à leur contribution aux systèmes agroalimentaires, l’année 2026 servira de plateforme pour la construction de politiques publiques spécifiques pour ce groupe. Une action qui vise à reconnaître la contribution des femmes rurales à l’alimentation et à l’éradication de la pauvreté et à promouvoir l’égalité des sexes.

D’un point de vue féministe, les femmes de la Marche Mondiale des Femmes soutiennent que la réforme agraire est une étape fondamentale pour construire la justice sociale, l’égalité et le respect. L’accès à la terre doit venir d’une perspective de meilleures conditions de vie, de logement, de production d’aliments sains avec une qualité de vie et de bien vivre pour l’ensemble de la population des campagnes, des forêts et des eaux.

Sarah Luiza de S. Moreira, de la MMF au Brésil, explique comment cette lutte est un élément fondamental du féminisme populaire que le mouvement construit. « Pour nous, la réforme agraire intégrale cherche également à construire une société plus juste et plus égalitaire, avec la participation populaire, le respect de la nature, du corps et de la vie des femmes. Le féminisme et l’agroécologie sont des étapes fondamentales pour que nous construisions une société plus juste, avec une durabilité de la vie humaine et non humaine », défend-elle.

Les femmes agricultrices, des campagnes, des forêts et des eaux sont à la base de la lutte pour la souveraineté alimentaire et, ensemble, elles construisent le chemin de la réforme agraire intégrale qui fournit la terre sur laquelle vivre et les éléments nécessaires à la production d’aliments sains et pour bien vivre. « C’est la garantie que toute la population puisse avoir accès à la santé par l’alimentation. De plus, une réforme agraire globale fait partie de notre stratégie de lutte contre les propriétés foncières et de renforcement de l’agroécologie », explique Sarah Luiza.

De cette manière, la contribution du féminisme populaire, anticapitaliste, antiraciste et anti-Lgbtphobe est de garantir aux femmes l’accès à la terre avec des conditions de vie et de production. Partout dans le monde, ce sont encore les femmes qui ont le moins de titres de propriété foncière et d’autres droits. Dans plusieurs pays, elles n’ont même pas le droit de posséder des terres en leur nom, ce qui fait de la lutte pour la réforme agraire une lutte féministe internationaliste.

Comme l’explique Sarah, « lorsque nous parlons de réforme agraire intégrale, qui prend en compte la perspective féministe et agroécologique, nous parlons d’un projet de société qui recherche de meilleures conditions de vie pour l’ensemble de la population. Ce n’est pas quelque chose qui intéresse seulement ceux qui auront accès à la terre, mais toute la population qui aura accès à une alimentation saine sur leurs tables, partageant ce projet de société, d’éducation, d’une vie plus égalitaire, plus juste, qui ne pèse pas et ne génère pas tant de pauvreté aussi dans les villes ».

Dans cette perspective intégrale, divers mouvements populaires soutiennent que cette lutte ne se limite pas à la terre. Comme l’explique Nadini Orchid Nembhard, coprésidente du Forum mondial des pêcheurs [WFFP – World Forum of Fisher Peoples] : « du point de vue du mouvement mondial des personnes pêcheuses, la réforme agraire doit explicitement inclure les territoires côtiers, marins, riverains et des eaux intérieures, reconnaissant que pour les peuples autochtones et la pêche artisanale, il n’y a pas de séparation entre la terre et l’eau. La réforme agraire est donc comprise comme une réforme territoriale ».

Selon Nadini, l’agenda central des peuples pêcheurs à la conférence est centré sur la promotion de la reconnaissance, de la protection et de la redistribution des droits fonciers basés sur les coutumes et pratiques sociales et le droit aux territoires. « Cela inclut la garantie de droits collectifs sur les terres côtières, les zones côtières, les mangroves, les régions de pêche, les rivières, les lacs et les biens communs connexes qui soutiennent les moyens de subsistance, les cultures, les systèmes alimentaires et la gestion responsable des écosystèmes », explique-t-elle.

La Via Campesina a un rôle central dans la relation avec le gouvernement colombien pour la préparation de la Conférence. C’est pourquoi on s’attend à ce que cet espace bénéficie d’une plus grande participation des mouvements sociaux, des milieux ruraux, des populations autochtones, des éleveurs et des pêcheurs. En ce qui concerne la participation, Nury explique que bien que tous les réseaux mondiaux qui composent le CIP soient présents, l’accent est mis sur les groupes de jeunes et sur les femmes. « Le rôle des jeunes dans la question de l’accès à la terre et au territoire, ainsi que dans la production alimentaire, est lié à la reconnaissance que les jeunes doivent rester à la campagne, car l’avenir de la campagne et de la production alimentaire est entre les mains des jeunes. S’ils n’ont pas accès à la terre, ils pourront difficilement rester à la campagne et ils n’auront pas d’opportunités ».

À propos des femmes, des luttes et des alternatives se construisent déjà, en reconnaissant comment la concentration des terres les affecte directement et comment elles, à partir de leur organisation, produisent déjà la vie sur leurs territoires. « Nous n’attendons pas que cette terre arrive, nous nous battons pour elle collectivement, politiquement, en intégration avec tous les mouvements et luttes collectives des peuples des campagnes, mais aussi de la forêt et des eaux », défend Sarah.

Comme Sarah, Nadini défend le rôle des peuples pêcheurs dans cette lutte collective. « Nous affirmons que les communautés de pêcheurs des régions côtières et continentales font partie de la lutte pour la réforme agraire, résistant à l’expulsion de leurs territoires causée par l’aquaculture industrielle, l’expansion des ports, le tourisme, les unités de conservation et les industries extractives, et exigeant la redistribution et la garantie de la propriété collective des terres, des eaux et des territoires d’où les populations ont été expulsées ».

Écrit par Bianca Pessoa
Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves

 

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