Femmes noires récoltent l’agroécologie et l’autonomie dans les Caraïbes

25/07/2021 |

Par Capire

Ce 25 juillet, nous écoutons trois femmes noires de la Conamuca qui luttent pour la souveraineté alimentaire, le droit à l'avortement et la lutte antiraciste en République Dominicaine.

Nous célébrons aujourd’hui la Journée de la femme noire d’Amérique latine et des Caraïbes, fruit de la 1ère Rencontre des Femmes Noires d’Amérique Latine et des Caraïbes, qui a eu lieu en République Dominicaine en 1992. Par conséquent, nous publions aujourd’hui une conférence de presse avec Benita Cordero, Juana Ferrer et Vanessa Rodríguez, militantes paysannes noires, membres de la Confédération Nationale des Femmes Rurales (Conamuca) en République Dominicaine. Elles nous parlent des pratiques d’organisation et de combat actuelles des femmes noires et paysannes dans le pays et dans la région des Caraïbes.

Selon les militantes, les activités de Conamuca ont commencé en 1981, à l’apogée du mouvement révolutionnaire. L’organisation a été officialisée en 1986 et était présente à la fondation de la Coordination latino-américaine des organisations rurales (CLOC – Via Campesina), à Lima, Pérou, en 1994. Depuis, c’est l’une des organisations qui animent la lutte paysanne, féministe et antiraciste pour la réforme agraire, la souveraineté alimentaire, la justice et l’égalité en Amérique latine et dans les Caraïbes.

Vanessa, Juana et Benita vivent dans la province de San Cristóbal. Vanessa est membre de la Fédération des femmes paysannes, de l’équipe opérationnelle et de la direction nationale du groupe des jeunes femmes de la Conamuca. Juana, qui est à Conamuca depuis le début de l’organisation, est responsable des relations internationales à la direction nationale et fait partie des articulations féminines de la CLOC et de la Via Campesina Internacional. Benita fait également partie de la direction nationale de Conamuca et vit à Yaguate, une municipalité de la province de San Cristóbal. Elles ont partagé leurs expériences et leurs analyses avec des mots, des chants et des slogans qui nous interpellent toutes : “mondialisons la lutte, mondialisons l’espoir” et “avec le féminisme, nous construisons le socialisme”.

Cela fait presque 30 ans que la Journée de la femme noire d’Amérique latine et des Caraïbes a été créée. Nous aimerions donc commencer par entendre comment vous voyez le défi des luttes contre le racisme aujourd’hui, du point de vue de la construction féministe et paysanne.

Juana : Nous participons à des efforts distincts pour articuler l’organisation du mouvement des femmes noires dans la région depuis de nombreuses années. Nous développons des niveaux de lutte qui nous permettent de récupérer les manifestations de résistance du passé avec de nouvelles formes de lutte : pour les droits sexuels et reproductifs, pour la santé et l’éducation, pour le droit de prendre soin et de protéger les ressources naturelles… Il y a de nouvelles formes de lutte parce que, précisément, il y a un approfondissement des niveaux de discrimination, d’oppression et de racisme. Réarticuler notre force en tant que femmes est l’une des choses qui nous a permis d’établir notre lutte contre le racisme et contre le modèle lui-même.

L’une des questions qui est très présente dans le contexte du féminisme en République dominicaine est la lutte pour le droit à l’avortement. Comment se déroule cette lutte et comment vous y intégrez-vous ?

Vanessa : Jusqu’à présent, nous n’avons parlé de la dépénalisation de l’avortement que dans trois circonstances : lorsque le fœtus présente une malformation incompatible avec la vie, lorsque la grossesse est le résultat d’un viol ou lorsque la vie de la femme est en danger. C’est une lutte qui dure plus de vingt ans dans le pays, mais qui, au cours des cinq ou sept dernières années, s’est étendue au-delà du mouvement féministe, atteignant d’autres sphères. Tout le monde dans les communautés a déjà compris qu’il ne s’agit pas d’un problème interne à un groupe de femmes, mais d’un problème qui implique l’ensemble de la communauté.

Chaque année, nous avons un nombre alarmant d’adolescentes et de femmes qui meurent dans leurs communautés en raison de la pratique d’avortements clandestins. Elles courent le risque de, au moment de se rendre à l’hôpital, cela se produise comme dans le cas remarquable d’Esperancita, qui a été pratiquement enlevée à l’hôpital, n’a pas pu réaliser l’avortement et, à la fin, est décédée. Comme elle, il y a d’autres femmes qui ont vécu la même situation dans notre pays, principalement des femmes noires et paysannes, qui n’ont pas accès rapidement à un plan de santé privé. Celles qui ont accès à la santé privée peuvent payer plus facilement ou quittent le pays pour le faire.

La diffusion de ces informations auprès des citoyens en général a motivé davantage ded personnes et ded groupes à se joindre à la lutte pour la dépénalisation de l’avortement. Nous ne parlons plus que seules les féministes se mobilisent en faveur, mais aussi le conseil médical, les voix progressistes au sein des églises, le mouvement social lui-même. Depuis l’année dernière, il est devenu très visible que le mouvement social dans son ensemble s’est mobilisé et s’est positionné. Le mouvement des femmes est à son meilleur moment en ce qui concerne le soutien des médias qui maintiennent cette question à l’ordre du jour. Nous voulons que les parlementaires sachent, lorsqu’ils vont voter, que la population est vigilante. S’il est vrai que beaucoup d’entre eux ont voté contre le code pénal qui favorise les femmes, beaucoup d’autres ont voté pour et ont publiquement présenté leur soutien aux femmes dominicaines. Auparavant, même s’ils étaient d’accord, ils ne le disaient pas en public.

AmecoPress

Quels défis rencontrez-vous dans la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes et contre le racisme dans le travail de base dans les zones rurales ?

Benita : L’un des défis est d’atteindre la souveraineté alimentaire et l’agroécologie. Il est également important de souligner notre défi d’impliquer les jeunes dans les processus de transformation de notre territoire. Un autre défi que nous avons est travailler le féminisme paysan et populaire à partir des fondements de notre organisation.

Conamuca, 2020

Nous aimerions en savoir plus sur la façon dont vous avez conduit le processus d’implication des jeunes dans les pratiques politiques, c’est-à-dire, quels sont les apprentissages de construction entre les différentes générations ? Dans quelle mesure l’intégration des jeunes apporte-t-elle la force de faire face au pouvoir des entreprises transnationales et à la lutte pour la souveraineté alimentaire ?

Vanessa : L’objectif de Conamuca est de maintenir un travail bien organisé de résistance et de suivi des femmes et des familles dans les campagnes. Cela a été réalisé avec une formation politique et idéologique d’intégration des compagnes. Nous contribuons par l’accumulation de nos expériences, connaissances, attentes quant à la société que nous voulons construire.

Nous sommes constituées d’organisations de base dans les communautés, dans lesquelles il y a des femmes âgées et des filles qui commencent à aller aux réunions et à participer à des activités avec leurs mères. Quand elles grandissent, elles tombent amoureuses de l’organisation et continuent d’en faire partie. Il existe également une structure intermédiaire, celle des fédérations, où se rendent les représentantes des associations, y compris les jeunes compagnes. Et il y a la direction nationale, qui a décidé par la loi d’être formée par 50 % de femmes adultes et 50% de jeunes. Sur les 31 compagnes, 15 sont jeunes. Nous ne sommes pas considérées comme ”l’avenir » de l’organisation, mais comme faisant partie de l’ensemble du processus de construction.

Juana : Face au pouvoir corporatif et à la bourgeoisie du pays, notre pratique est liée à la défense de nos ressources naturelles. Nous sommes reconnues par l’ensemble du mouvement social du pays pour la contribution importante que, en tant que paysannes, nous apportons dans la lutte pour la récupération des ressources, contre la mégaminération et contre les plans du gouvernement et de la bourgeoisie de s’impliquer dans la manière de produire de la nourriture. Nous protégeons les semences contre les OGM et les produits agrochimiques.

Lorsque nous pensions encore que le changement de gouvernement favoriserait la demande des populations les plus vulnérables (par exemple, interrompre la négociation de nos terres et de nos ressources), cela était encourageant. Maintenant, ce n’est plus le cas. Tout le mouvement social et populaire du pays s’articule pour faire face à ces sociétés transnationales et à la bourgeoisie. Conamuca occupe une place importante dans ce combat, car nous comprenons que la seule façon de faire face au modèle est avec l’union.

Conamuca, 2020

Vous avez beaucoup parlé de l’organisation, des conflits et des résistances, mais je voulais aussi vous interroger sur les pratiques que vous avez promues pour construire l’agroécologie et défendre les semences et les territoires.

Benita : Maintenant, nous avons une école de formation pour les compagnes qui veulent mettre en œuvre de bonnes pratiques. Cela nous a permis de sauver les conucos[1] et les parcelas[2], des pratiques ancestrales. En dépit d’être une pratique quotidienne des paysans et paysannes, on dit qu’elles ne sont pas rentables, que ce qui donne du profit est la monoculture… Mais le conuco continue à survivre. Un bon conuco c’est celui qui a de la banane, du manioc, des haricots et bien plus encore. Le conuco est le seul à ne jamais tromper ni homme ni femme, ni prendre la sueur de personne.

Juana : L’une des pratiques importantes que le collectivisme promeut et que nous sauvons dans la production agroécologique est le convite [action commune]. C’est une façon de travailler la terre, à la fois dans le processus de préparation et dans la récolte, de manière collective. Au lieu d’une famille travaillant seule dans son conuco, nous faisons ceci : nous sommes plusieurs familles qui travaillent la terre de l’autre collectivement, en solidarité. Nous avons pu réduire le temps consacré au processus de production parce que nous impliquons plus de personnes, mais nous retrouvons aussi la solidarité de produire collectivement et aussi de partager. Nous voulons sauver cela. Auparavant, une famille produisait du manioc et une autre, de la banane, puis elles partageaient ce qui était produit. Cette pratique ancestrale se perd d’une certaine manière et au sein de l’agroécologie, nous travaillons à la récupérer. Pour nous, c’est une pratique innovante qui ralentit également la migration, car elle motive les gens à continuer à produire sur le terrain.

D’après ce qu’on dit, ces pratiques ancestrales sauvées sont des outils, des stratégies de lutte et de construction d’un autre avenir. La reconquête de l’ascendance est-elle aussi une pratique antiraciste des peuples des Caraïbes et des Amériques ?

Juana : Exactement. Le débat sur la façon de construire l’agroécologie à travers la souveraineté alimentaire a un rapport avec cela : avec l’union des peuples non seulement pour lutter contre le modèle dans les rues, mais aussi sur notre territoire, en nous soutenant dans la production alimentaire, dans le soin de l’environnement, dans la récupération du marché et de la solidarité locale. Ce sont des pratiques de rupture avec l’individualisme auxquelles le modèle néolibéral et capitaliste nous soumettent. L’agroécologie est un outil important pour retrouver notre mode de vie et de production. Nous partageons même des communautés entre compatriotes migrants ou d’origine haïtienne et dominicaine, dans un mode de vie que la bourgeoisie haïtienne et dominicaine souhaitent diviser. Ce sont deux pays, mais c’est la même île.

Viviana Rojas / La Vía Campesina

Dans différentes parties du continent, nous sommes attentives à ce qui se passe en Haïti. Il est important de souligner cette solidarité qui se construit dans les pratiques que vous proposez. Et enfin, chez Capire, nous sauvons la mémoire des femmes noires qui sont des références de lutte et nous voulons vous entendre parler de Mamá Tingó.

Juana : Florinda Soriano, Mamá Tingó, était originaire d’une municipalité qui appartenait autrefois à la province de San Cristóbal, aujourd’hui la province de Monte Plata. Dès son plus jeune âge, elle a soutenu sa famille en travaillant dans la terre pour le gouvernement Balaguer. Lorsque le gouvernement Balaguer a complété 12 ans, un propriétaire foncier qui avait frauduleusement acheté des terres est arrivé dans la communauté. Cette terre était le gagne-pain de Mamá Tingó et de sa famille, qu’elle défendait comme elle pouvait. Elle appartenait à une organisation paysanne, La Ligue Agraire Chrétienne. En raison de la lutte que Mamá Tingó développait, tout le reste du mouvement paysan l’avait comme leader de la paysannerie dominicaine. Florinda Soriano a été assassinée en 1974 par un contremaître. Elle s’est défendue avant de recevoir les balles qui ont mis fin à ses jours.

En 1986, lorsque la Conamuca a été fondée, nous avons pris Mamá Tingó comme référence non seulement pour le mouvement paysan, mais aussi pour le mouvement féministe. Ces dernières années, nous avons pu l’insérer comme référence historique au-delà de la République dominicaine, au niveau continental. L’une des strophes des dixièmes qu’elle chantait est : « pour me prendre la terre, ils devront prendre ma vie, parce que la terre est ma vie.”


[1] Le conuco est une pratique agricole traditionnelle communautaire ou familiale d’origine indigène, basée sur la polyculture destinée principalement à l’autoconsommation ou à l’échange communautaire, bien que la production excédante puisse également être destinée aux marchés populaires.

[2] Les « parcelas » sont des portions de terrain consacrées à la production collective de produits biologiques. De nombreux compagnons et nombreuses compagnes se réunissent en « invitations » (convites) pour nettoyer, préparer, labourer, récolter et conserver les graines. En outre, à la Conamuca, les parcelles sont un espace pour les pratiques de stage des membres de l’école d’agroécologie.

Entretien réalisé par Helena Zelic et Tica Moreno
Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves.
Texte original en espagnol.

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