Le 4 octobre 2026, le Brésil s’est rendu aux urnes pour le premier tour des élections générales qui élisent le président, les gouverneurs, les sénateurs et les députés. L’extrême droite a obtenu un score significatif. Flávio Bolsonaro, sénateur et fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, est arrivé en première position avec 47 % des suffrages valides, contre 45 % pour Lula. Le Parti libéral (Partido Liberal – PL), le parti de la famille Bolsonaro, a élu 121 députés fédéraux, ce qui représente le plus grand groupe parlementaire d’un seul parti depuis la Constitution de 1988, et comptera 29 sénateurs à partir de 2027. À São Paulo, le gouverneur Tarcísio de Freitas, allié de Bolsonaro, a été réélu dès le premier tour. Lula et Flávio s’affronteront à nouveau au second tour, le 25 octobre. Pour comprendre ce qui est en jeu, nous publions ce texte de Lourdes Simões, de la Marche Mondiale des Femmes au Brésil. Lourdes fait un bilan historique et une analyse des événements que le pays a vécus depuis 2016.

Nous avons traversé un processus de démantèlement entre 2016 et 2022. Tout a commencé avec Michel Temer, qui a assumé la présidence après le coup d’État ayant destitué la présidente Dilma Rousseff en 2016, et qui a immédiatement misé sur des réformes structurelles, telles que la réforme des retraites et celle du droit du travail. Le 8 mars 2017, notre thème dans les rues était la défense de la retraite, contre la réforme des retraites. Leur stratégie était de préparer l’État brésilien à mettre en œuvre les changements qui garantiraient l’avenir.
La stratégie du gouvernement Bolsonaro n’a pas seulement consisté à créer des reculs locaux et momentanés : elle a été pensée pour l’avenir. Au Brésil, les députés et les sénateurs peuvent, par le biais de ce qu’on appelle des amendements parlementaires, décider de l’affectation d’une partie du budget fédéral, généralement à des travaux et des services dans leurs circonscriptions électorales. Depuis 2015, une part croissante de ces amendements est devenue obligatoire : le gouvernement est contraint de les payer. Sous le gouvernement Bolsonaro, cette pratique s’est accentuée avec le « budget secret », un mécanisme qui distribuait des milliards de reais à des parlementaires alliés, sans aucune transparence quant à l’identité de ceux qui attribuaient ces fonds ni à leur destination. La Cour suprême fédérale (Superior Tribunal Federal – STF) a déclaré le budget secret inconstitutionnel fin 2022, mais le pouvoir du Congrès sur le budget est resté. Ce fut un chant des sirènes auquel beaucoup de gens de gauche ont également succombé, et aujourd’hui, le Brésil se trouve confronté à un paradoxe. Les amendements représentent déjà environ un quart des ressources que le gouvernement peut allouer librement, et il n’y a aucun lien entre eux et la planification de l’Exécutif.
Sous le gouvernement Lula, ce modèle a été remis en question et critiqué. Il y a des tentatives de créer un protocole de liaison entre les amendements et les priorités du gouvernement, mais ils restent très indépendants. C’est pourquoi les défis sont aujourd’hui bien plus grands qu’ils ne l’étaient par le passé. Il ne s’agit pas seulement d’un affrontement d’idées : il existe un budget institutionnalisé au Congrès qui donne une nouvelle vie aux idées qui s’y établissent. Avec les amendements, les parlementaires apportent des ressources à leurs circonscriptions et arrivent aux élections avec un avantage. Ce n’est pas un hasard si l’extrême droite a progressé lors de ces élections, en remportant davantage de sièges au Sénat et à l’Assemblée nationale. La dernière ligne de défense, à l’heure actuelle, est le second tour de l’élection présidentielle.
Depuis 2023, nous vivons un processus de reconstruction qui n’a pas été simple. Ce n’est qu’en février 2023 que le président Lula a réussi à publier le décret qui a réorganisé les ministères. Tout avait été démantelé. Bolsonaro n’avait pas besoin d’une structure organisée, car il disposait d’un pouvoir parallèle au sein du Congrès, notamment grâce au « Centrão », un bloc de partis qui soutient généralement le gouvernement en place en échange de postes et de ressources : grâce aux amendements, il pouvait tout faire.
Il a désorganisé les ministères et placé des militaires à leurs postes. Ce fut un appareil jamais vu dans l’histoire, une destruction de tout ce que nous avions. On parle beaucoup des politiques publiques, mais ce sont les institutions qui les mettent en œuvre, et ce sont justement ces institutions qui ont été démantelées.
Ce que nous avons réussi à faire avancer pendant cette période, c’est la reconstruction. Mais ce fut une reconstruction très lente. Nous avons reprit les politiques, mais nous ne repartons pas de là où nous en étions en 2014 et 2015. Lorsque la commission de transition a fait le bilan de ce qui s’était passé, ce fut un désespoir. Nous avons constaté qu’il ne suffisait pas de reprendre une politique : pour exécuter une politique, des conditions objectives sont nécessaires. Et c’est beaucoup plus difficile, car cela a exigé de recomposer toute la structure.
Le Ministère des Femmes, anciennement Secrétariat aux Politiques Publiques pour les Femmes (Secretaria de Políticas Públicas para as Mulheres – SPM), a été rétabli, et les ministères de l’Égalité raciale et des Peuples autochtones ont été créés, car c’est là le peuple brésilien. Le gouvernement doit avoir le visage du peuple brésilien, et ce n’était pas le cas. Nous avons réorganisé les ministères et les politiques clés dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’aide sociale, de l’environnement et dans tous les autres secteurs, en particulier en faveur des femmes. Cette perspective n’intéresse pas l’extrême droite, qui défend les intérêts du capital, du grand marché et des grandes corporations.
Les conquêtes et les luttes des femmes sous le gouvernement Lula
Les élections de 2022 ont été marquées par une très grande polarisation concernant les femmes. L’idée selon laquelle les femmes peuvent gagner moins que les hommes et que ces derniers sont les chefs de famille, la violence, le viol, la manière dont Bolsonaro a traité les femmes : tout cela a eu un impact considérable sur cette élection et a fait que 53 % des voix de Lula provenaient de femmes.
Les politiques mises en œuvre ont été judicieuses : l’égalité salariale, la Politique Nationale de Soins et le travail conjoint avec la santé pour lutter contre la violence et la maladie des femmes. La reconstitution de la participation sociale, de la présence de la société civile au gouvernement, a également été très intense. Les conseils ont été recomposés, le conseil de participation sociale a été créé et un dialogue a été ouvert avec la société civile organisée et même avec des groupes non organisés.
Voici une critique très réelle. Avec la victoire de Lula en 2022, la capacité d’articulation du mouvement social dans son ensemble, y compris, dans une certaine mesure, le mouvement des femmes, s’est renforcée. Les centrales syndicales ont créé leur forum et ont commencé à discuter entre elles, tout comme les fronts. Il a manqué un élément fort de coordination, car le sentiment s’est répandu que, grâce à cette victoire, le gouvernement allait tout régler. Ce n’est pas vrai. La pression populaire est centrale.
Les femmes ont une particularité : elles sont devenues plus articulées parce que nous avons un calendrier de lutte qui nous provoque et nous aide à maintenir la mobilisation au-delà des revendications proposées. De 2023 à 2026, chaque fois qu’il a fallu descendre dans la rue, les femmes l’ont fait. La campagne « Une enfant n’est pas une mère » en est un exemple : ce fut un moment fort. L’autre est la lutte actuelle contre le féminicide.
Les femmes ont toujours été en première ligne et continuent de l’être. Nous continuons avec beaucoup de lutte, bien que fragmentée. Les mouvements n’ont pas cessé de lutter, mais la force de la lutte dépend de notre union, de notre unification. Pour aller de l’avant, il faudra faire preuve de bien plus d’organisation, de coordination et de détermination que par le passé, car la crise au Brésil s’est aggravée.
Ce qui est en jeu pour la vie des femmes
L’enjeu de ces élections est de savoir si nous assisterons au même processus de régression, mais à une échelle bien plus grande. De 2016 à 2022, il y a eu un démantèlement, et je crois qu’il se répétera, de manière encore plus intense, si Lula ne remporte pas le second tour.
Les élections brésiliennes ne concernent pas seulement le Brésil, mais le monde entier, car la souveraineté est le thème central. C’est nous qui défendons un Brésil souverain. L’autre camp, l’extrême droite, ne défend pas la souveraineté, bien au contraire. La recolonisation de l’Amérique est à l’ordre du jour, et c’est ce que Trump recherche.
Le pétrole, ainsi que d’autres minéraux rares, redevient le centre de la tourmente dans la dispute géopolitique internationale : qui a le pouvoir sur ces ressources. Les grandes disputes passent par là, et c’est pour cela, entre autres arguments, que nous disons que les États-Unis ont l’œil sur le Brésil. Ce qui est en jeu dans le débat sur la souveraineté, c’est le pays que nous voulons être à l’avenir.
Pour les femmes, cela pèse d’autant plus lourd que nous savons qu’à chaque recul, quel qu’il soit, nous sommes les premières à en faire les frais. Et, entre nous, les femmes noires sont les premières, comme on l’a vu pendant la pandémie.
L’une des choses que nous nous disons entre femmes, c’est que ces élections nous ont provoquées, et nous provoquent encore au second tour, à sortir du processus beaucoup plus organisées et articulées qu’en 2022. On ne peut pas terminer l’élection et rentrer chez soi en pensant que le jeu est réglé. Il n’était pas résolu à l’époque et il ne l’est pas maintenant. Il est encore plus complexe.
Même avec la victoire au second tour, la complexité demeure, en raison du manque de soutien à Lula au Congrès et de la nécessité de recomposer nos relations et le dialogue avec les femmes. Cette élection a montré que nous avons du mal à entendre les revendications des femmes, et pour dialoguer, il faut d’abord écouter.
La Politique Nationale de Soins a ce potentiel, car elle agit précisément là où se trouvent les femmes : dans la durabilité de la vie. Ce sont elles qui font ce travail, qui est le plus pénible. La division sexuelle du travail est la base de l’exploitation capitaliste.
Le défi, c’est d’aller de l’avant, et d’aller encore plus loin. Dans le domaine des soins, par exemple, une politique qui doit être universelle est celle des crèches et de l’éducation de base, car c’est ce qui peut donner de l’autonomie aux femmes et alléger le fardeau qu’elles portent. Avec la fin de l’échelle 6×1, sans réduction de salaire et avec une réduction du temps de travail, cela donnerait aux femmes plus de temps pour elles-mêmes : pour réfléchir au quotidien, rêver à d’autres possibilités, étudier, organiser leur vie et être avec leurs proches. La crèche est un droit de l’enfant, mais elle donne aussi de l’autonomie aux femmes. Les femmes brisent les cycles de violence lorsqu’elles ont les conditions pour le faire.
Comment les femmes s’organisent pour le second tour
Je parle ici à partir de l’expérience du territoire. À São Paulo, la mobilisation des femmes dans l’État a pris une très bonne tournure avec la Conférence Nationale des Femmes, l’année dernière. Outre le 8 mars, jour où nous nous organisons et nous réunissons, il existe d’autres dates nationales, telles que le 25 novembre, le 28 septembre et le « Juillet des Noires ». Cet ordre du jour nous aide à maintenir la coordination.
La conférence de l’année dernière a été très intense. J’ai dialogué avec plus de 250 000 femmes dans tout le Brésil et j’ai réuni plus de 5 000 lors de la rencontre nationale. Cela a renforcé la coordination dans les États et les municipalités, car il s’agissait d’une construction ascendante.
Cette articulation est restée, alimentée par les ordres du jour de l’année et celui de la conférence, en août. Dans ce processus, nous avons identifié et affronté les politiques locales de déni des droits des femmes et nous avons créé des alternatives. C’est ce qui s’est passé à São Paulo : l’idée de dénoncer Tarcísio comme un ennemi des femmes est venue lorsque nous avons dû faire en sorte, par la force, que la conférence régionale ait bien lieu.
Au Rio Grande do Sul, les femmes ont également dû obliger le gouvernement à organiser la conférence. Dans d’autres États, des affrontements similaires ont eu lieu, notamment de la part des femmes de la société civile, afin de garantir les conférences et la structure permettant de participer à la Conférence Nationale.
Ce processus a un caractère méthodologique : il enseigne comment faire face à un État qui veut nier des droits. Et cela potentialise la lutte. Il y a la lutte directe, mais il y a aussi les luttes menées dans le cadre des institutions, lorsqu’elles sont bien menées.
À présent, pour le second tour, le Front « Femmes avec Lula » [Frente Mulheres com Lula], qui est déjà structuré à l’échelle nationale, doit intensifier la mobilisation et organiser des actions qui s’adressent à celles que nous n’avons pas encore touchées. Cette articulation a été renforcée par la rencontre nationale du PT, par les articulations des autres partis du camp de gauche et par les mouvements sociaux eux-mêmes.
Le Brésil que nous voulons
Nous voulons un Brésil qui progresse dans la réduction des inégalités, car il n’y a pas moyen d’élargir les droits des femmes sans réduire les inégalités. Il n’y en a pas.
Il n’y a aucun moyen de distribuer les revenus sans taxer les plus riches, sans taxer les super-riches, sans toucher à la Banque Centrale. Nous devons aller de l’avant pour accorder davantage de droits aux personnes, mais celles-ci doivent comprendre, dans le cadre d’un processus démocratique de dialogue, ce que nous faisons.
Nous avons créé des milliers de politiques d’inclusion dans ce pays : dans le budget, la santé, l’éducation, le logement et dans de nombreux autres domaines. Néanmoins, nous avons des tâches économiques en suspens, et l’une d’elles est la réforme agraire.
Ces politiques ont touché un certain nombre de personnes, mais elles ne s’en rendent pas compte car il y a eu un changement de gouvernement. Il faut aller plus loin dans les politiques d’inclusion et de défense des droits des femmes, des peuples autochtones, des communautés traditionnelles, des personnes noires et de la communauté LGBT. Mais avec une autre perception : il ne s’agit pas de livrer quelque chose à ces personnes. Cette idée de livraison est une calamité. Il s’agit de les inclure, et elles jouent un rôle important pour maintenir cette inclusion.
La politique doit être synonyme de réussite pour celles et ceux qui y ont participé, afin de susciter un sentiment d’appartenance et la volonté de la défendre. Aujourd’hui, nous n’avons pas ce sentiment d’appartenance aux politiques, ni la défense de celles-ci comme une conquête personnelle.
C’est pourquoi l’un des défis pour le Brésil que nous voulons est la manière dont nous communiquons avec les gens. La communication carrée, stéréotypée, c’était du passé. Aujourd’hui, il existe d’autres canaux qui doivent toucher le public d’une autre manière. C’est dans la communication que l’extrême droite gagne, car son discours est plus facile : c’est le discours du non, de la contradiction, de l’accusation. Il n’a pas fait ceci, il n’a pas fait cela. La défense de ce qui a été fait est plus difficile.
Nous devons repenser notre communication pour progresser vers le Brésil que nous voulons : avec plus de droits, une meilleure qualité de vie, moins d’inégalités, plus de souveraineté et plus de démocratie. Tout cela approfondit la démocratie, à condition que les gens se sentent partie prenante du processus, et non des figurants. La défense des droits a beaucoup à voir avec le processus construit pour les garantir. Rien ne nous est donné, tout est conquis.

Lourdes A. Simões (Lourdinha) est une militante de la Marche Mondiale des Femmes (MMF) à Campinas, dans l’État de São Paulo, au Brésil.
