Au milieu de l’une des situations économiques les plus complexes de ces dernières décennies, l’État cubain a la capacité de réorganiser, de hiérarchiser et de soutenir les politiques publiques essentielles. Ce n’est pas un petit geste : en période de pénurie, lorsque l’incertitude pèse sur les familles et que la vulnérabilité se multiplie, investir sur l’expansion et le renforcement des systèmes d’assistance révèle une volonté politique de mettre la vie au centre. C’est une décision qui parle à la fois de l’urgence du présent et de la vocation historique d’un projet qui, même en proie à des difficultés, choisit de prendre soin.
Les résolutions 8/2025 du Ministère du Commerce Intérieur (MINCIN) et 41/2025 du Ministère du Travail et de la Sécurité Sociale (MTSS), publiées au Journal Officiel, marquent un tournant dans la politique sociale cubaine en matière de soins. Les deux réorganisent le Système d’aide aux familles (SAF) et créent les Maisons d’alimentation communautaires, une modalité inédite qui transfère les soins alimentaires vers des espaces domestiques qui concentrent la production pour les communautés dans les zones rurales, suburbaines ou difficiles d’accès.
C’est une action qui encourage l’un des programmes les plus sensibles du pays, à un moment où la vulnérabilité est devenue plus complexe et généralisée. Le SAF, créé dans les années les plus difficiles de la Période spéciale (années 1990), est apparu comme une réponse d’urgence pour assurer une alimentation de base aux personnes âgées, handicapées et aux familles incapables de cuisiner. Au fil du temps, il est devenu une structure permanente qui a suivi l’évolution de la situation de vulnérabilité dans le pays.
Les endroits qui ont enregistré une augmentation du nombre de demandes au SAF correspondent à ceux où les effets du vieillissement de la population, de la migration et de la précarité économique se font le plus sentir. Cependant, le programme a commencé à faire face à des problèmes structurels, tels que la détérioration des installations, l’insuffisance des ressources et une articulation institutionnelle faible. Les nouvelles résolutions cherchent à corriger ces distorsions et à les adapter à un pays qui, au cours des dernières décennies, a connu de profonds changements démographiques et des dynamiques communautaires.
Le vieillissement accéléré – plus de 22 % de la population a 60 ans ou plus – est l’un des facteurs qui exercent le plus de pression sur le SAF. La solitude dans la vieillesse, la féminisation de la longévité et la migration ont créé un scénario dans lequel de plus en plus de personnes âgées vivent sans soutien familial.
La majeure partie de cette population est composée de femmes touchant de faibles retraites, souffrant de maladies chroniques et de handicaps physiques. Les résolutions reconnaissent cette réalité et misent sur un modèle plus proche et plus flexible, capable d’atteindre ceux et celles qui ne peuvent pas se déplacer ou vivre dans des zones où les institutions traditionnelles n’arrivent pas.
La résolution 8/2025 du Ministère du commerce intérieur redéfinit les responsabilités des unités alimentaires du SAF : menus validés par des experts, conditions d’hygiène adéquates, registres de contrôle, supervision systématique et articulation avec les gouvernements locaux. Il diversifie également les sources d’approvisionnement – productions locales, centres d’élaboration, dons, saisies – pour assurer la stabilité dans un contexte économique complexe.
À son tour, la Résolution 41/2025 du MTSS introduit des Maisons d’alimentation communautaires, une modalité qui permet aux individus – principalement des femmes sans emploi – de fournir le service à domicile.
La décision reconnaît le rôle historique des femmes dans les réseaux de soins et officialise un travail resté invisible pendant des décennies. Les maisons servent jusqu’à dix personnes, avec un apport quotidien qui doit correspondre à au moins trente pour cent des besoins nutritionnels recommandés. La livraison à domicile, gratuite et obligatoire pour ceux et celles qui ne peuvent pas se déplacer, met en évidence la dimension éthique de cette modalité.
La ruralité et l’isolement territorial sont des éléments clés de cette réorganisation. Dans de nombreuses communautés rurales, la vulnérabilité alimentaire ne s’explique pas seulement par la pauvreté, mais aussi par la distance, le mauvais état des routes, la rareté des transports et la dispersion des services.
Dans ces endroits, les politiques sociales traditionnelles ne parviennent pas toujours à arriver à temps. Les Maisons communautaires permettent d’intervenir dans ces microterritoires avec une logique plus souple et humaine. C’est une façon de répondre aux inégalités historiques, telles que la réduction de l’accès aux services, la présence institutionnelle et les infrastructures. Les politiques sociales deviennent territoriales, décentralisées et plus sensibles aux particularités de chaque communauté.
Le coût des soins – économique, humain et structurel – traverse toute cette transformation. Nourrir, accompagner, cuisiner, distribuer, réparer et superviser ont un coût considérable dans un contexte de stress financier et de contraintes externes.
De plus, c’est un investissement : chaque repas servi est un moyen de prévenir des inégalités plus profondes, des maladies coûteuses et des fractures sociales difficiles à réparer. Les soins, lorsqu’ils sont considérés honnêtement, sont une forme de prévention, de cohésion et de vie.
Au cœur de ces transformations, une question éthique palpite : que signifie prendre soin à partir de l’État ? Lorsqu’elle est comprise comme une politique publique, la sollicitude est un énoncé de valeurs.
La vulnérabilité n’est pas un défaut personnel, c’est une condition humaine. La dignité n’est pas négociable ; la protection ne peut être différée. Les soins sont un pacte social avec l’affirmation que la vie de chacun et chacune est importante, quel que soit son âge, sa santé ou sa situation économique.
Penser les soins en tant que politique publique à Cuba implique de reconnaître une tradition qui traverse toute l’histoire du projet socialiste : la conviction que la vie humaine est un bien collectif.
Dans un monde où le néolibéralisme a privatisé les soins, les transformant en un luxe ou un fardeau individuel, Cuba insiste sur le fait que les soins sont un droit et un devoir partagés.
Les Maisons d’alimentation communautaires incarnent cette éthique : elles ne sont pas seulement une solution logistique, mais un pari moral. Elles sont la preuve que les politiques publiques peuvent être proches, sensibles et profondément humaines.
Au fond, tout ce que ces résolutions réorganisent pointe vers la même idée : le soin comme destin et l’action politique. D’un point de vue éthique, elles affirment que la protection des personnes les plus vulnérables n’est pas négociable.
D’un point de vue économique, elles révèlent que les soins sont un investissement dans la cohésion sociale. En ce qui concerne le genre, elles reconnaissent le rôle historique des femmes dans leur architecture. D’un point de vue territorial, elles comprennent que la vulnérabilité n’est pas la même partout et que la politique doit s’adapter à la géographie réelle de la vie. Et du point de vue du socialisme, elles réaffirment le principe fondamental selon lequel la dignité humaine est un droit collectif.
Pour cette raison, la réorganisation du Système de soins familiaux et la création de Maisons d’alimentation communautaires ne sont pas seulement des réformes administratives. Ils sont une déclaration de l’avenir.
Ils sont un pari sur un pays qui, même dans les moments difficiles, choisit de prendre soin et reconnaît que la dignité est dans la cuisine, dans l’accompagnement, dans la livraison à domicile, entre les mains des femmes, dans l’adaptation au territoire et dans le financement collectif. Cuba comprend que la compassion n’est pas une dépense, mais une forme de résistance éthique. Une forme de justice, d’espoir.
Parce que la bienveillance – dans sa dimension la plus humaine, politique et profondément socialiste – reste l’une des manières les plus fermes de dire : ici, personne n’est laissé seul.
Marilys Zayas Shuman est membre de la Marche Mondiale des Femmes à Cuba. Elle est rédactrice en chef du magazine Mujeres, dans lequel cet article a été initialement publié.
